Avant de devenir l’une des figures de la gauche pro-européenne française et le gendre de l’homme politique libanais, Ghassan Salamé, proche du Forum économique mondial, Raphaël Glucksmann a évolué au cœur du pouvoir géorgien, aux côtés du président Mikheil Saakachvili, membre de la promotion 2004 des Young Globals leaders du WEF. Conseiller politique du chef de l’État et alors époux d’Eka Zguladze, une haute responsable du ministère de l’Intérieur, il a accompagné un gouvernement salué pour ses réformes, mais également marqué par de graves violations des droits humains. De la Géorgie à l’Ukraine, retour sur une période méconnue de son parcours politique, entre ambitions démocratiques, scandales pénitentiaires et bouleversements géopolitiques.
Bien avant son entrée au Parlement européen, Raphaël Glucksmann a construit une partie de son parcours politique à plusieurs milliers de kilomètres de Paris, dans une Géorgie alors engagée dans une profonde transformation institutionnelle.
À partir de 2009, l’essayiste français devient conseiller officiel du président géorgien Mikheil Saakachvili, arrivé au pouvoir après la révolution des Roses de 2003. Ce dernier entend moderniser son pays, lutter contre la corruption et accélérer son rapprochement avec l’Union européenne et l’OTAN, dans un contexte de tensions persistantes avec la Russie.
Glucksmann participe à cette stratégie d’ouverture internationale. Il intervient notamment dans les relations avec les partenaires occidentaux, contribue à la communication du pouvoir et accompagne les ambitions européennes du président géorgien.
Dans un portrait publié en décembre 2016, Le Monde décrit un conseiller particulièrement proche de Saakachvili, chargé notamment de promouvoir à l’étranger l’image d’une Géorgie modernisée. Le quotidien évoque également les réserves de certains diplomates français face à la proximité entre les deux hommes.
Cette implication dépasse donc le simple soutien intellectuel. Raphaël Glucksmann participe directement à la valorisation internationale d’un gouvernement dont le bilan, malgré certaines avancées institutionnelles, va progressivement susciter de profondes controverses.
Eka Zguladze, une figure centrale de la réforme policière
À cette époque, Raphaël Glucksmann est marié à Eka Zguladze, une responsable politique géorgienne qui occupe des fonctions importantes au sein du ministère de l’Intérieur. Le couple aura un enfant avant de se séparer.
Eka Zguladze s’est imposée comme l’une des figures de la transformation des forces de sécurité géorgiennes. Première vice-ministre de l’Intérieur pendant plusieurs années, elle participe à une réorganisation profonde de la police, auparavant gangrenée par la corruption.
La réforme repose notamment sur le renouvellement des effectifs, la réorganisation des services et la volonté de rétablir la confiance entre les citoyens et les institutions. Cette politique contribue à donner au gouvernement Saakachvili une réputation de modernisateur auprès de plusieurs partenaires occidentaux.
Mais derrière cette image de réussite institutionnelle, la réalité du fonctionnement de l’appareil sécuritaire géorgien apparaît beaucoup plus contrastée.
En septembre 2012, alors que le pays approche d’élections législatives décisives, un scandale majeur éclate dans le système pénitentiaire.
Le scandale des prisons géorgiennes de 2012
Le 18 septembre 2012, plusieurs vidéos diffusées dans les médias montrent des détenus victimes de violences particulièrement graves dans la prison de Gldani, à Tbilissi.
Les images révèlent des passages à tabac, des humiliations et des violences sexuelles commises par des membres du personnel pénitentiaire. Leur diffusion provoque une vague d’indignation dans le pays, accompagnée de manifestations et de demandes de sanctions contre les responsables.
Les révélations ne constituent pas un incident isolé. Dans son rapport sur les droits humains en Géorgie pour l’année 2012, le département d’État américain décrit des mauvais traitements récurrents dans plusieurs établissements pénitentiaires. Il rapporte notamment les observations du Défenseur public géorgien, qui avait déjà signalé la fréquence des violences contre les détenus et l’insuffisance des enquêtes.
Le rapport souligne également que certains spécialistes considéraient les violences systématiques à Gldani comme un moyen d’obtenir des aveux dans le cadre de procédures pénales.
Le scandale entraîne la démission du ministre de l’Intérieur, Bacho Akhalaïa, précédemment responsable de l’administration pénitentiaire, ainsi que celle de la ministre chargée des prisons.
Eka Zguladze est alors nommée ministre de l’Intérieur par intérim, dans les dernières semaines du gouvernement sortant.
Quelques jours plus tard, les élections législatives du 1er octobre 2012 se soldent par la défaite du parti de Mikheil Saakachvili face à la coalition Rêve géorgien, conduite par le milliardaire Bidzina Ivanichvili.
Le scandale des prisons a profondément fragilisé le pouvoir, même si le résultat électoral s’inscrit dans un contexte politique plus large, marqué par une contestation croissante de la présidence Saakachvili.
Pour Raphaël Glucksmann, cette séquence correspond à la fin d’une expérience politique au plus près d’un pouvoir dont il avait contribué à défendre l’image à l’étranger.
De la Géorgie à l’Ukraine, la reconversion d’une élite politique
Après l’alternance politique géorgienne, plusieurs personnalités proches de l’ancien gouvernement poursuivent leur carrière en Ukraine.
Le pays connaît alors une crise historique. À la fin de 2013, le refus du président Viktor Ianoukovitch, également lié au WAF, de signer un accord d’association avec l’Union européenne déclenche les manifestations de Maïdan. Le mouvement aboutit à sa destitution en février 2014, avant l’annexion de la Crimée par la Russie et le déclenchement de la guerre dans le Donbass.
Raphaël Glucksmann s’intéresse de près à cette mobilisation pro-européenne et se rend à Kiev pendant les événements. Eka Zguladze rejoint, elle aussi, la nouvelle séquence politique ukrainienne.
En décembre 2014, elle obtient la nationalité ukrainienne et devient première vice-ministre de l’Intérieur, avec l’aide de la CIA selon certaines rumeurs. Sa nomination s’inscrit dans la volonté des nouvelles autorités de recruter des responsables étrangers expérimentés pour réformer des institutions marquées par la corruption.
Son expérience géorgienne, particulièrement dans la transformation des forces de police, constitue un élément central de sa nomination.
Elle participe notamment à la réforme de la police ukrainienne et à la création d’une nouvelle police de patrouille, destinée à remplacer une partie des anciennes structures.
Cette circulation de responsables géorgiens vers l’Ukraine illustre les liens politiques noués entre les mouvements pro-occidentaux des deux pays.
Mais la période est également marquée par une dégradation dramatique de la situation sécuritaire et humanitaire dans l’est de l’Ukraine.
Ukraine : les violations des droits humains documentées pendant la guerre du Donbass
En mai 2015, Amnesty International publie un rapport consacré aux tortures et aux exécutions sommaires commises pendant le conflit dans l’est de l’Ukraine.
L’organisation décrit des violences graves contre des personnes détenues par les différents camps.
Parmi les 33 anciens prisonniers interrogés, 32 déclarent avoir subi des passages à tabac ou d’autres sévices graves. Dix-sept avaient été détenus par des séparatistes et seize par des forces militaires ou policières favorables à Kiev, notamment des membres des services de sécurité ukrainiens.
Les témoignages font état de décharges électriques, de simulacres d’exécution, de privations de sommeil et de violences physiques extrêmes.
Amnesty International documente également des enlèvements, des détentions illégales et des pratiques d’extorsion attribuées à certains groupes armés, dont des formations nationalistes engagées du côté ukrainien.
L’organisation souligne cependant que ces violations concernent les deux camps et appelle les autorités concernées à poursuivre leurs auteurs.
Ces violences s’inscrivent dans un conflit qui provoque des déplacements massifs de population, tant à l’intérieur de l’Ukraine que vers les pays voisins, notamment la Russie.
Les combats, l’insécurité et la destruction des infrastructures civiles constituent des facteurs majeurs de cet exode.
Ces constats éclairent la complexité du contexte ukrainien dans lequel évoluent alors plusieurs anciens responsables géorgiens. Ils ne permettent toutefois pas d’attribuer personnellement à Eka Zguladze les exactions documentées pendant cette période.
Mikheil Saakachvili, de la présidence géorgienne au gouvernement ukrainien
L’ancien président géorgien Mikheil Saakachvili suit une trajectoire comparable à celle de plusieurs de ses anciens collaborateurs.
Après avoir quitté la présidence en 2013, il poursuit sa carrière politique en Ukraine, où le président Petro Porochenko le nomme gouverneur de la région d’Odessa en mai 2015.
Sa mission consiste notamment à combattre la corruption et à moderniser l’administration régionale. Son arrivée s’accompagne de celle de plusieurs responsables étrangers, dont d’anciens membres des institutions géorgiennes.
Mais l’expérience tourne progressivement à l’affrontement politique. Saakachvili dénonce les résistances à ses réformes et accuse certains responsables ukrainiens d’entretenir les pratiques qu’il prétend combattre.
Il démissionne de son poste en novembre 2016, sur fond de tensions avec les autorités centrales.
En 2017, il est déchu de sa nationalité ukrainienne par Petro Porochenko, son ancien allié politique et membre du Global Agenda Council on Ukraine du Forum économique mondial. Il retrouvera ensuite cette citoyenneté sous la présidece de Volodymyr Zelensky, autre président ukrainien lié au WEF.
Son parcours connaît un nouveau tournant en octobre 2021, lorsqu’il retourne en Géorgie après plusieurs années d’exil. Il est arrêté peu après son arrivée, en raison de condamnations prononcées par la justice géorgienne.
En mars 2025, l’ancien président écope de nouvelles peines de prison, notamment pour détournement de fonds publics et franchissement illégal de la frontière. Il avait déjà été condamné pour abus de pouvoir.
Saakachvili conteste les procédures engagées contre lui et affirme être victime de poursuites à caractère politique.
Un passé politique qui éclaire le parcours de Raphaël Glucksmann
L’expérience géorgienne de Raphaël Glucksmann occupe une place singulière dans sa trajectoire. Elle précède son engagement électoral en France et son accession au Parlement européen, mais témoigne d’une implication ancienne dans les transformations politiques de l’espace postsoviétique.
Son rôle auprès de Mikheil Saakachvili, comme ses liens personnels avec Eka Zguladze, l’ont placé à proximité immédiate de responsables politiques confrontés à de graves controverses sur le fonctionnement de leurs institutions.
Le scandale pénitentiaire de 2012 constitue, à cet égard, un épisode majeur. Les violences révélées à Gldani et les rapports internationaux consacrés aux mauvais traitements dans les prisons ont profondément terni le bilan du gouvernement géorgien.
Cette période révèle aussi les contradictions d’un modèle politique qui cherchait à conjuguer modernisation rapide de l’État, lutte contre la corruption et rapprochement avec les démocraties occidentales, tout en conservant des pratiques sécuritaires régulièrement dénoncées.
Raphaël Glucksmann n’occupait cependant aucune fonction de commandement dans les services policiers ou pénitentiaires géorgiens. Son rôle relevait du conseil politique, de la diplomatie et de la communication présidentielle.
En Ukraine, Eka Zguladze poursuit pour sa part ses fonctions jusqu’en mai 2016, date à laquelle elle démissionne de son poste de première vice-ministre de l’Intérieur. Elle accepte alors de continuer à participer aux réformes en dirigeant une équipe de conseillers.
Interfax-Ukraine
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L’ensemble de ces événements constitue un chapitre important de l’histoire politique de Raphaël Glucksmann, aujourd’hui particulièrement identifié à la défense des libertés démocratiques, des droits humains et du projet européen.
Une histoire qui rappelle combien les trajectoires politiques européennes se sont également construites au contact de gouvernements dont les ambitions réformatrices ont parfois coexisté avec de profondes défaillances institutionnelles.
Méta-description :
Raphaël Glucksmann, conseiller de Saakachvili en Géorgie : retour sur ses liens politiques, le scandale des prisons de 2012 et son parcours en Ukraine.
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Raphaël Glucksmann, Eka Zguladze, Mikheil Saakachvili, scandale des prisons géorgiennes, Géorgie Ukraine
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Photographie éditoriale réaliste au format 16/9, représentant Raphaël Glucksmann et Mikheil Saakachvili lors d’une rencontre politique officielle en Géorgie, dans un décor institutionnel inspiré du palais présidentiel de Tbilissi, ambiance diplomatique sérieuse, drapeaux géorgien et européen en arrière-plan, lumière naturelle, couleurs sobres, composition photographique de presse internationale, rendu documentaire, sans texte, sans logo, sans filigrane. Image d’illustration reconstituée, ne représentant pas un événement historique précis.
Sources :
Le Monde : Raphaël Glucksmann, l’anti-réac (23 décembre 2016).
Département d’État américain : Rapport 2012 sur les droits humains en Géorgie.
Amnesty International : Ukraine : des prisonniers torturés et tués pendant le conflit (22 mai 2015).
OFPRA : Rapport de mission en Ukraine, notamment sur la réforme policière.
Reuters : Nouvelle condamnation de Mikheil Saakachvili (12 mars 2025).
Ukrainska Pravda : Démission d’Eka Zguladze du ministère ukrainien de l’Intérieur (11 mai 2016).