Comment se reconstruire après un cancer, surmonter un handicap soudain, rebâtir une entreprise détruite ou repenser notre rapport à la performance ? Ce vendredi 9 octobre 2026, dans les locaux d’Allianz à Lyon, la table ronde « Survivre » organisée par le club-business La Ficelle a réuni quatre intervenants aux parcours singuliers autour d’une même interrogation : comment continuer à avancer lorsque nos certitudes vacillent ? Entre témoignages personnels, expérience industrielle et enseignements du vivant, les échanges ont esquissé une autre manière d’envisager la réussite, fondée sur la résilience, la coopération et la robustesse, en présence d’Olivier Hamant, grand spécialiste du sujet, s’il en est.
Dans une société où la réussite se mesure souvent à la vitesse, à la productivité et à la capacité de surmonter les obstacles, que signifie réellement survivre ? La question a traversé la conférence organisée vendredi 9 octobre dans les locaux d’Allianz à Lyon. Une rencontre au cours de laquelle les expériences individuelles ont fait écho aux transformations profondes du monde professionnel.
Quatre personnalités étaient réunies pour explorer les différentes dimensions de la résilience. Nora Pourcher, fondatrice d’Izia Lab, Patricia Acensi Ferré, créatrice d’Envie2Résilience, Yves Dubief, dirigeant industriel de Tenthorey, et Olivier Hamant, chercheur spécialiste des mécanismes du vivant, ont apporté des éclairages complémentaires sur notre capacité à traverser les crises.
Derrière la diversité de leurs trajectoires se dessine une conviction commune : survivre ne consiste pas nécessairement à retrouver son état initial, mais peut impliquer de transformer profondément sa manière de vivre, de travailler et d’interagir avec les autres.
Du handicap à la maladie, quand l’épreuve transforme une trajectoire
Pour Nora Pourcher, la résilience n’est pas un concept abstrait. À 50 ans, l’arrivée brutale d’un handicap bouleverse son existence et l’oblige à reconsidérer ses perspectives personnelles et professionnelles.
De cette rupture naît une nouvelle orientation. Avec Izia Lab, elle accompagne désormais les décideurs sur les questions de qualité de vie et des conditions de travail (QVCT), de santé mentale et de handicap en entreprise.
Son approche repose notamment sur des dispositifs adaptés aux organisations, associant pédagogie et intelligence collective. Elle inscrit ainsi son expérience personnelle dans une réflexion plus large sur la place accordée aux vulnérabilités dans le monde professionnel.
Patricia Acensi Ferré a, elle aussi, connu un bouleversement majeur. Après avoir travaillé près de quinze ans dans les couloirs de l’Assemblée nationale, où elle menait des négociations pour d’autres, elle traverse l’épreuve du cancer.
Cette expérience marque une réorientation de son parcours. Elle fonde Envie2Résilience et développe les Ateliers de la Résilience Professionnelle, avec une conviction centrale : la résilience ne se décrète pas, elle se cultive.
Une distinction essentielle dans un univers professionnel où l’injonction à rebondir peut parfois devenir une pression supplémentaire. Car se reconstruire suppose du temps, des ressources et un environnement permettant de retrouver progressivement sa capacité d’action.
La question dépasse donc la seule volonté individuelle. Elle interroge aussi la responsabilité des organisations dans l’accompagnement des personnes confrontées à la maladie, au handicap ou à une rupture professionnelle.
Yves Dubief : reconstruire une usine détruite et choisir l’avenir
La résilience peut également prendre une dimension industrielle. En 2000, Yves Dubief voit l’usine familiale Tenthorey, située dans les Vosges, dévastée par un violent épisode de grêle. Un événement qui aurait pu interrompre durablement l’histoire de l’entreprise.
Plutôt que de se limiter à une indemnisation par l’assurance et d’en rester là, l’industriel décide de reconstruire une usine plus grande sur un nouveau terrain.
Ce choix marque le début d’une dynamique d’investissement dans l’innovation industrielle. Son parcours illustre une forme de résilience qui ne consiste pas simplement à réparer les dégâts, mais à utiliser une rupture pour repenser l’outil de production et préparer l’avenir.
Pour autant, l’expérience industrielle soulève une difficulté majeure, également évoquée lors des échanges avec le public : comment transformer une entreprise lorsque l’essentiel de ses ressources est déjà mobilisé par son fonctionnement quotidien ?
Une participante, elle-même issue du monde industriel, a ainsi interrogé les intervenants sur les contradictions auxquelles sont confrontés les dirigeants.
D’un côté, l’impératif de maintenir l’activité, de préserver l’emploi et d’assurer la continuité économique. De l’autre, la nécessité de faire évoluer les modèles de production et d’organisation dans un environnement de plus en plus incertain.
Comment, dès lors, continuer à faire fonctionner l’entreprise tout en trouvant l’énergie nécessaire à sa transformation ?
Cette interrogation a fait émerger l’une des tensions centrales de la conférence : la difficulté de faire coexister les exigences du présent et la préparation d’un avenir différent.
Olivier Hamant : pourquoi le vivant privilégie la robustesse à la performance
C’est sur ce terrain qu’Olivier Hamant a développé l’une des réflexions les plus marquantes de la rencontre. Le chercheur, qui étudie les mécanismes permettant aux systèmes vivants de traverser les crises, propose de remettre en question la place centrale accordée à la performance dans nos sociétés.
Selon lui, la définition contemporaine de la performance repose principalement sur deux critères : l’efficacité, qui consiste à atteindre un objectif, et l’efficience, qui vise à y parvenir en mobilisant le moins de moyens possible.
Cette logique, largement intégrée au fonctionnement des entreprises et des organisations, ne correspond pourtant pas à celle du vivant.
« Les êtres vivants ne sont pas efficaces, ne sont pas efficients », a-t-il notamment affirmé au cours de son intervention. Une formule destinée à montrer que les organismes vivants ne cherchent pas systématiquement à maximiser leur rendement.
Pour illustrer son propos, Olivier Hamant s’est appuyé sur un exemple particulièrement parlant : les plantes. Contrairement à une représentation purement productiviste de la photosynthèse, celles-ci ne cherchent pas à capter et conserver toute l’énergie solaire disponible. Le chercheur a expliqué qu’elles dissipent une très grande partie de l’énergie reçue, notamment pour réguler leur température. Selon les chiffres avancés pendant la conférence, seule une fraction de l’énergie solaire, de l’ordre de 1 %, est conservée. L’essentiel n’est donc pas d’exploiter au maximum une ressource, mais de préserver les conditions permettant à l’organisme de continuer à fonctionner.
Cette stratégie biologique constitue, dans son analyse, une leçon pour les sociétés humaines. À vouloir optimiser chaque processus, supprimer les marges et maximiser les rendements, les organisations risquent de réduire leur capacité à absorber les perturbations.
La robustesse repose au contraire sur la possibilité de supporter les chocs, de maintenir des marges de manœuvre et de s’adapter lorsque les circonstances changent.
La performance à tout prix, une logique qui peut fragiliser
L’intervention d’Olivier Hamant a également permis d’aborder la question de l’épuisement individuel. Une partie des échanges a porté sur la manière dont chacun mobilise son énergie au quotidien. L’idée de vivre à crédit a notamment été évoquée pour décrire les situations dans lesquelles une personne dépense durablement davantage de ressources qu’elle ne peut en reconstituer.
Cette dette finit parfois par se manifester sous la forme d’un épuisement professionnel ou d’un accident. La métaphore rejoint directement les préoccupations liées à la santé mentale au travail.
Dans un système où l’effort permanent est valorisé, ralentir, reconnaître ses limites ou demander de l’aide peuvent être perçus comme des signes de faiblesse. Or, la logique du vivant décrite par Olivier Hamant invite à inverser cette perspective : préserver ses ressources n’est pas nécessairement renoncer à agir, mais peut constituer une condition pour durer.
Cette réflexion ne conduit pas à rejeter toute forme de performance. Le chercheur a lui-même rappelé que l’efficacité et l’efficience restent indispensables dans certaines situations, notamment lorsqu’il faut intervenir rapidement face à une urgence.
L’enjeu réside plutôt dans la capacité à ne pas ériger ces critères en principes universels. Dans un environnement stable et abondant en ressources, l’optimisation peut produire des résultats. Mais lorsque les crises se multiplient et que l’incertitude augmente, elle peut aussi devenir une source de fragilité.
Du pouvoir à la puissance, repenser les organisations
Autre distinction développée pendant la conférence : celle qui sépare le pouvoir de la puissance. Pour Olivier Hamant, le pouvoir s’inscrit principalement dans une logique verticale. Il permet de décider rapidement, de fixer des objectifs et d’organiser l’action selon une structure hiérarchique.
Ce modèle présente des avantages en matière d’efficacité, mais peut également concentrer les décisions et créer des dépendances. La puissance, à l’inverse, émerge des interactions entre les différentes composantes d’un système.
Le chercheur s’est appuyé sur l’organisation du vivant pour expliquer cette différence. Dans une plante, aucun gène ne pilote seul l’ensemble des mécanismes. Le fonctionnement global résulte d’une multitude d’interactions.
Appliquée aux organisations humaines, cette approche conduit à accorder davantage de place à la coopération, aux initiatives collectives et à la circulation des décisions.
Elle invite également à questionner les modèles de management qui reposent exclusivement sur le contrôle et la recherche de résultats immédiats.
Dans un monde marqué par des perturbations de plus en plus nombreuses, Olivier Hamant estime nécessaire de développer davantage de robustesse, sans pour autant abandonner complètement les outils de performance.
Il ne s’agit donc pas de remplacer brutalement un modèle par un autre, mais de trouver un nouvel équilibre entre efficacité, autonomie et capacité d’adaptation.
Une transformation culturelle qui gagne les entreprises et les territoires
Au cours des échanges avec la salle, la réflexion a pris une dimension plus collective et politique.
Interrogé sur la possibilité de voir les principes de robustesse et de coopération inspirer les futurs responsables politiques, Olivier Hamant a souligné l’émergence progressive de ces notions dans les territoires et les organisations.
Il a notamment évoqué l’évolution de leur réception au cours des dernières années. Avant la pandémie de Covid-19, ses réflexions suscitaient, selon son témoignage, une attention encore limitée. Depuis, elles rencontreraient un intérêt croissant, y compris auprès d’organisations de plus grande taille.
Le chercheur a cité le Centre des jeunes dirigeants d’entreprise (CJD), Rennes Métropole, Villeurbanne parmi les exemples illustrant cette évolution.
Dans le cas de Rennes Métropole, il a évoqué l’intégration de la question de la robustesse dans les réflexions entourant les décisions territoriales.
L’idée consiste à ne plus évaluer une décision uniquement à partir de ses bénéfices immédiats, mais aussi à s’interroger sur sa capacité à renforcer la résistance du territoire face aux crises.
Olivier Hamant a toutefois déploré que cette transformation culturelle ne s’était pas encore imposée au plus haut niveau de la décision politique nationale. Il y voit néanmoins un mouvement de fond, susceptible de modifier progressivement les représentations collectives de la réussite et du développement.
La santé au travail, un enjeu qui dépasse l’entreprise
Les dernières interventions ont replacé ces questions dans le champ de la citoyenneté et de la responsabilité collective. L’un des messages exprimés pendant la rencontre portait sur la nécessité de considérer le travail comme un espace majeur de transformation sociale.
Dirigeants, managers, soignants, éducateurs ou professionnels du secteur social participent, chacun à leur niveau, au fonctionnement de la société. Dans cette perspective, améliorer la santé au travail ne relève pas seulement d’une démarche de prévention individuelle ou d’une politique de ressources humaines.
Il s’agit également de permettre aux personnes de conserver suffisamment de ressources physiques, psychologiques et relationnelles pour contribuer durablement à la vie collective.
Une intervention a ainsi insisté sur la distinction entre la santé au travail et la santé du travail, cette dernière renvoyant plus largement à la qualité même des organisations, des relations et des conditions dans lesquelles les activités sont exercées. Une manière de rappeler que les difficultés individuelles ne peuvent pas toujours être dissociées du fonctionnement des structures professionnelles.
À travers les expériences de Nora Pourcher, Patricia Acensi Ferré et Yves Dubief, puis les analyses d’Olivier Hamant, la conférence « Survivre » a finalement exploré plusieurs échelles d’une même problématique. Celle de l’individu confronté à une rupture personnelle, de l’entreprise frappée par une catastrophe et, plus largement, d’une société qui doit apprendre à évoluer dans un environnement moins prévisible, en un mot la réaction face à l’adversité.
Un fil conducteur s’est dégagé des discussions : face aux crises, la capacité à durer ne dépend pas uniquement de la force individuelle ou de la recherche de performance. Elle repose aussi sur les liens, les ressources préservées et la possibilité de se transformer collectivement.
C’est en effet l’une des grandes leçon du vivant : en temps de crise les espèces collaborent. La plus grande toile d’araignée connue au monde a été découverte dans une grotte obscure à la frontière entre l’Albanie et la Grèce. D’une surface de 106 m², elle abrite environ 111 000 araignées appartenant à deux espèces différentes, habituellement solitaires. Dans cet environnement extrême, elles ont développé une cohabitation exceptionnelle, démontrant que la coopération peut parfois prendre le pas sur la compétition et devenir une véritable stratégie de survie.