Déjà propriétaire de La Voix du Nord, du Courrier picard et de plusieurs quotidiens régionaux français, le groupe de presse belge Rossel poursuit sa stratégie d’acquisitions. En négociation pour prendre le contrôle de 80 % du Groupe Sud Ouest, l’entreprise familiale pourrait porter son chiffre d’affaires français à 400 millions d’euros. Une expansion qui renforce son poids dans les médias locaux, sur fond de restructurations sociales et d’interrogations sur la concentration de la presse.
Le groupe Rossel poursuit méthodiquement son développement dans le paysage médiatique français. Né à Bruxelles à la fin du XIXe siècle, cet éditeur familial, historiquement associé au quotidien belge Le Soir, s’est progressivement imposé comme l’un des principaux acteurs de la presse quotidienne régionale (PQR) dans l’Hexagone. Son ambition pourrait franchir une nouvelle étape avec l’acquisition envisagée du Groupe Sud Ouest.
Le 3 septembre 2026, Rossel a annoncé l’ouverture de négociations exclusives portant sur 80 % du capital du groupe de presse bordelais. Si l’opération aboutit d’ici à la fin de l’année, comme l’espère sa direction, elle consoliderait sa position de troisième groupe français de presse quotidienne régionale en chiffre d’affaires, derrière SIPA Ouest-France et EBRA, propriétaire notamment du Progrès et du Dauphiné libéré.
L’enjeu financier est considérable. Selon les chiffres communiqués par sa direction au Monde, Rossel France réalise actuellement un chiffre d’affaires annuel proche de 250 millions d’euros. L’intégration de Sud Ouest pourrait porter ce montant à environ 400 millions d’euros, donnant au groupe une dimension supplémentaire sur le marché français de l’information locale.
De La Voix du Nord à Sud Ouest, une stratégie d’acquisitions construite sur vingt ans
L’implantation française de Rossel trouve son origine à Lille, autour de La Voix du Nord, quotidien historiquement issu de la Résistance.
En 1998, l’entreprise belge entre au capital du journal aux côtés de la Socpresse, alors liée au groupe Hersant. Elle y occupe d’abord une position minoritaire avant de prendre le contrôle du titre en 2005, après le rachat de la Socpresse par l’industriel Serge Dassault l’année précédente.
Aujourd’hui, Rossel détient plus de 99 % du capital de La Voix du Nord. Cette acquisition constitue le point de départ d’une expansion qui dépasse rapidement les frontières des Hauts-de-France.
Le groupe rachète Le Courrier picard en 2009, puis L’Union et L’Est éclair en 2013. En 2020, il ajoute Paris Normandie à son portefeuille. Ces opérations lui permettent de constituer un réseau de titres régionaux couvrant plusieurs territoires du nord et de l’est de la France, ainsi que la Normandie. Avec Sud Ouest, Rossel pourrait désormais renforcer considérablement sa présence dans le sud-ouest du pays.
Cette croissance répond à une stratégie assumée par Bernard Marchant, président exécutif du groupe, et Olivier de Raeymaeker, directeur général de Rossel France depuis 2024. Pour les dirigeants, l’augmentation de la taille du groupe doit permettre de mutualiser les investissements et de financer la transformation numérique des journaux.
La logique de consolidation ne repose plus uniquement sur la proximité géographique des rédactions. Elle concerne désormais les infrastructures technologiques, les outils numériques et les activités publicitaires, susceptibles d’être partagés entre plusieurs titres.
Un groupe familial fondé en 1887 et attaché à son indépendance éditoriale
L’histoire de Rossel commence en Belgique, avec la création du quotidien Le Soir en 1887 par Émile Rossel. À une époque où une partie importante de la presse belge entretient des liens étroits avec les partis politiques, les organisations syndicales ou les institutions religieuses, son fondateur entend développer un journal financé par ses propres ressources et indépendant des formations partisanes.
Près de 140 ans plus tard, cette tradition demeure un élément central de l’identité revendiquée par le groupe. L’entreprise appartient depuis six générations à la famille Rossel-Hurbain. En 1987, Marie-Thérèse Rossel, petite-fille du fondateur, transmet la société à Robert Hurbain, son cousin par alliance. Après le décès de ce dernier en 2001, Bernard Marchant, époux de Christine Hurbain, prend la direction opérationnelle du groupe.
Contrairement à plusieurs grands propriétaires de médias français, Rossel présente la presse comme son activité centrale et revendique une séparation entre les décisions de l’actionnaire et les choix éditoriaux des rédactions.
Dans l’enquête publiée par Le Monde le 8 octobre 2026, plusieurs anciens responsables de journaux du groupe confirment cette autonomie éditoriale. Bernard Marchant assure pour sa part ne pas considérer les médias comme des instruments d’influence politique.
Cette indépendance revendiquée n’exclut cependant pas l’affirmation de principes éditoriaux. La charte du Soir défend notamment la démocratie et le refus des extrémismes.
En France, cette orientation s’est notamment manifestée lors des élections régionales de 2015, lorsque La Voix du Nord avait consacré sa une aux inquiétudes suscitées par une éventuelle victoire du Front national dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie.
Cette prise de position avait provoqué de fortes tensions avec le parti d’extrême droite. Selon Olivier de Raeymaeker, l’agence du journal à Hénin-Beaumont a reçu 161 droits de réponse du FN, devenu Rassemblement national en 2018, entre 2014 et décembre 2025.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la direction entend continuer à défendre les valeurs démocratiques qu’elle associe à l’identité de ses publications.
Rentabilité et suppressions de postes, l’autre visage du modèle Rossel
Si Rossel continue d’investir dans la presse écrite, son développement s’accompagne également de restructurations régulières.
Le secteur traverse depuis plusieurs années une crise économique alimentée par le recul de la diffusion papier et l’érosion des recettes publicitaires, notamment au profit des grandes plateformes numériques.
Pour y faire face, le groupe défend une stratégie fondée sur la rentabilité et l’anticipation des difficultés financières.
Rossel France comptait 1 579 salariés à la fin de l’année 2025. Malgré une activité qui demeure rentable, la direction poursuit ses efforts de réduction des coûts et vise une marge d’Ebitda de 10 %.
Cette politique suscite des critiques syndicales, particulièrement à La Voix du Nord, où plusieurs plans de sauvegarde de l’emploi se sont succédé.
Le dernier PSE, en 2023, a notamment accompagné de nouveaux départs. Des représentants du personnel dénoncent une diminution continue des effectifs, y compris dans les rédactions locales.
À Tourcoing, deuxième ville du département du Nord avec environ 98 500 habitants, le bureau du quotidien ne compterait plus que deux journalistes, contre cinq à huit auparavant, selon le témoignage d’un ancien délégué syndical recueilli par Le Monde.
Les rédactions de La Voix du Nord et de Nord Éclair avaient déjà été fusionnées en 2012, dans le cadre d’une réorganisation des moyens éditoriaux.
Les syndicats soulignent également que les réductions d’effectifs interviennent parfois alors même que les entreprises concernées ne sont pas déficitaires.
La direction justifie cette approche par la nécessité de préserver l’équilibre économique des journaux à long terme, en privilégiant notamment les départs volontaires.
Parallèlement, Rossel affirme réinvestir les revenus réalisés en France dans ses activités françaises. Cette politique s’est traduite par des investissements industriels, comme la modernisation des rotatives de Marcq-en-Barœul en 2008, qui ont ensuite permis d’imprimer d’autres titres, dont Le Courrier picard.
Une concentration médiatique qui inquiète aussi en Belgique
L’expansion de Rossel ne se limite pas au marché français. En Belgique, le groupe prépare également son rapprochement avec IPM, propriétaire notamment de La Libre Belgique, concurrent historique du Soir.
L’Autorité belge de la concurrence a donné son feu vert à cette opération le 3 juillet 2026. Sa concrétisation est attendue à l’automne.
Cette perspective suscite de vives préoccupations concernant le pluralisme de l’information francophone. Reporters sans frontières a dénoncé les conséquences potentielles de cette concentration, estimant que le nouvel ensemble représenterait environ 94 % de l’audience de la presse écrite dans la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Un niveau de concentration particulièrement élevé, qui pose la question de la diversité des propriétaires de médias, même lorsque les rédactions disposent de garanties d’indépendance éditoriale.
En France, Rossel a également étudié plusieurs dossiers de reprise sans parvenir systématiquement à ses fins.
En 2011, le groupe avait tenté d’acquérir Centre France, éditeur de La Montagne. Trois ans plus tard, il avait présenté une offre de reprise de Nice-Matin, alors en difficulté financière.
Cette dernière proposition, qui prévoyait la suppression de plus d’un tiers des postes, avait suscité une forte opposition interne. Le tribunal de commerce de Nice avait finalement retenu le projet porté par une coopérative de salariés, soutenue par Bernard Tapie.
Rossel avait également envisagé une opération autour du Parisien en 2010, en association avec un fonds d’investissement. Le quotidien sera finalement cédé en 2015 au groupe de luxe LVMH.
Ces épisodes montrent que la stratégie de croissance de Rossel s’inscrit dans une compétition ancienne entre les grands groupes de presse pour le contrôle des titres régionaux et nationaux.
Plus de deux millions de lecteurs en France, malgré le recul du papier
Le poids de Rossel dans la presse régionale française repose sur une audience importante. Selon les chiffres avancés par l’entreprise, ses journaux de PQR réunissent plus de deux millions de lecteurs en France.
La Voix du Nord demeure l’un de ses principaux titres, avec 1 116 000 lecteurs au premier semestre 2026, d’après les données de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM).
Cette audience ne doit toutefois pas masquer les difficultés persistantes de la diffusion payante. Sur la période 2025-2026, La Voix du Nord affiche une diffusion payée de 146 742 exemplaires, en recul de 3 % sur un an, selon l’ACPM.
Les revenus du groupe subissent également des pressions. D’après des sources syndicales citées par Le Monde, le chiffre d’affaires de Rossel France aurait diminué de 5,1 % en 2025.
Dans ce contexte, les acquisitions apparaissent comme un moyen de renforcer la capacité d’investissement du groupe, tout en répartissant certains coûts sur un ensemble plus large de publications.
Rossel et SIPA Ouest-France sont par ailleurs engagés dans une opération concernant leurs participations respectives dans le quotidien gratuit 20 Minutes, dont ils détiennent chacun 50 % du capital. La reprise des parts d’Ouest-France par Rossel est en cours, selon les informations publiées par Le Monde.
Malgré les difficultés économiques d’Ouest-France, déficitaire depuis 2022, Bernard Marchant exclut, à ce stade, toute volonté de racheter le groupe.
La priorité demeure l’aboutissement des discussions avec Sud Ouest, dont la finalisation est espérée avant la fin de 2026.
Si cette acquisition se concrétise, Rossel étendra encore son influence sur l’information régionale française, tout en devant composer avec les défis qui accompagnent son développement : maintien des effectifs journalistiques, équilibre financier des titres, transition numérique et préservation du pluralisme médiatique.
Sources :
Source principale : Le Monde — Rossel, le groupe belge qui se taille un empire dans la presse quotidienne régionale française, Michaël Moreau, publié le 8 octobre 2026.
Données citées dans l’article source : Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), données d’audience et de diffusion 2025-2026 ; Reporters sans frontières, réaction du 3 juillet 2026 à la concentration de la presse francophone belge.
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