Le commissaire européen au commerce et contributeur de l’agenda 2030, Maroš Šefčovič est attendu à Pékin les 8 et 9 octobre pour tenter de rééquilibrer une relation commerciale devenue particulièrement sensible pour l’Union européenne. Face à un déficit de près de 360 milliards d’euros avec la Chine en 2025, Paris et Berlin poussent désormais Bruxelles à muscler ses instruments de défense commerciale. Le déplacement s’annonce comme un test décisif pour déterminer jusqu’où Pékin est prêt à négocier.
Le temps du simple dialogue commercial semble toucher à ses limites. Lorsque Maroš Šefčovič arrivera à Pékin jeudi 8 octobre, le commissaire européen au commerce et à la sécurité économique aura devant lui un dossier qui dépasse largement les traditionnelles querelles douanières. Derrière les discussions avec son homologue chinois Wang Wentao se joue une partie de l’avenir industriel européen.
La Commission européenne confirme que cette visite des 8 et 9 octobre s’inscrit dans le mécanisme de consultation sur le commerce et l’investissement lancé avec Pékin en juin. Celui-ci doit permettre de traiter plusieurs contentieux : déséquilibre des échanges, restrictions chinoises à l’exportation, propriété intellectuelle et réforme de l’Organisation mondiale du commerce. Maroš Šefčovič avait déjà prévenu, à la fin juin, que la progression des exportations chinoises vers l’Europe parallèlement au recul des entreprises européennes sur le marché chinois ne pouvait constituer une situation durable.
Un déficit commercial proche de 360 milliards d’euros
Les chiffres donnent la mesure du problème. Selon Eurostat, l’Union européenne a importé pour 559,4 milliards d’euros de marchandises chinoises en 2025, contre seulement 199,6 milliards d’euros d’exportations européennes vers la Chine. Le déficit atteint ainsi 359,8 milliards d’euros. Les exportations européennes vers le marché chinois ont reculé de 6,5 % en un an tandis que les importations provenant de Chine progressaient de 6,4 %.
L’écart s’est considérablement creusé sur longue période. En 2015, les importations européennes de marchandises chinoises représentaient 295,9 milliards d’euros. Dix ans plus tard, elles frôlaient donc 560 milliards. La Commission européenne considère désormais la recherche d’une plus grande réciprocité et la réduction des distorsions de concurrence comme des priorités de sa relation économique avec Pékin.
La dépendance apparaît particulièrement forte dans certains secteurs technologiques. Des données publiées par Eurostat le 6 octobre montrent que la Chine représentait à elle seule 28 % des importations de produits de haute technologie de l’UE en 2025, pour une valeur de 150,4 milliards d’euros. Les équipements électroniques, les télécommunications, les ordinateurs et les machines de bureau occupent une place prépondérante dans ces flux.
Ce déséquilibre nourrit à Bruxelles une inquiétude plus vaste : celle de voir les surcapacités industrielles chinoises se déverser toujours davantage sur le marché européen au moment où plusieurs secteurs du Vieux Continent souffrent déjà d’une énergie chère et d’une compétitivité dégradée.
Paris et Berlin changent de braquet
Le déplacement de Maroš Šefčovič intervient surtout dans un contexte politique nouveau. D’après Le Monde, Emmanuel Macron et Friedrich Merz, chefs d’états proches du Forum économique mondial ont adressé le 5 octobre une lettre commune à la présidente de la Commission européenne afin de réclamer une politique commerciale plus ferme.
Le signal est d’autant plus remarquable qu’il vient également de Berlin. L’Allemagne s’était montrée particulièrement prudente lors du conflit portant sur les véhicules électriques chinois, craignant notamment les conséquences de représailles commerciales pour ses constructeurs très exposés au marché chinois.
Cette prudence n’a pas entièrement disparu, mais la perception du risque évolue. Pour Paris comme pour Berlin, la menace ne résiderait plus uniquement dans d’éventuelles représailles de Pékin : l’érosion progressive de la base industrielle européenne devient elle-même un danger stratégique.
Selon les informations du Monde, la démarche franco-allemande a reçu un accueil largement favorable lors d’une réunion des représentants des États membres auprès des institutions européennes le 6 octobre. Les deux principales économies de l’Union souhaitent notamment que Bruxelles travaille sur un instrument capable de répondre beaucoup plus rapidement à des poussées d’importations considérées comme déstabilisatrices pour l’industrie européenne.
Des matières premières devenues armes commerciales
La relation entre Bruxelles et Pékin est d’autant plus complexe que l’Europe reste dépendante de chaînes d’approvisionnement dans lesquelles la Chine occupe une position dominante.
Les restrictions ou contrôles imposés par Pékin sur certaines matières premières et certains composants stratégiques ont renforcé cette inquiétude. Lors du lancement du mécanisme de consultation en juin, la question des terres rares et des aimants permanents figurait déjà parmi les sujets discutés entre Maroš Šefčovič et Wang Wentao. Le commissaire européen avait alors demandé que les procédures de licences soient facilitées pour les entreprises européennes.
C’est tout le dilemme de Bruxelles : protéger son industrie sans provoquer une escalade susceptible de perturber davantage ses propres usines.
L’Union européenne veut ainsi construire un rapport de force tout en maintenant les canaux de négociation. Cette ligne diffère d’une stratégie reposant exclusivement sur des barrières commerciales massives : Bruxelles cherche à conserver l’accès au marché chinois, mais entend parallèlement réduire ses dépendances les plus dangereuses et défendre davantage son marché intérieur.
Les voitures hybrides comme premier test
Selon Le Monde, un compromis pourrait émerger dans le secteur des véhicules hybrides rechargeables. Pékin pourrait accepter de mieux encadrer ses exportations vers l’Europe, offrant à la Commission un premier résultat concret du mécanisme de dialogue lancé au début de l’été.
Un accord limité à l’automobile constituerait toutefois davantage un précédent qu’un règlement global du problème. Paris et Berlin souhaitent une réponse portant sur plusieurs secteurs industriels et sur la question plus large des surcapacités chinoises.
La pression exercée sur Maroš Šefčovič est donc considérable. Le commissaire lui-même préparait publiquement ce rendez-vous depuis plusieurs semaines. Fin septembre, il confirmait que ses équipes travaillaient intensément avec leurs interlocuteurs chinois et que les réunions des 8 et 9 octobre devaient permettre d’évaluer les progrès accomplis.
Les résultats du déplacement doivent ensuite alimenter les discussions européennes. La question dépasse désormais les seuls techniciens du commerce international : elle touche directement aux choix industriels et stratégiques des Vingt-Sept.
L’Europe cherche aussi à réduire ses dépendances
Fermer brutalement le marché européen aux marchandises chinoises serait difficilement envisageable tant les chaînes de valeur des deux économies sont imbriquées. La Chine était en 2025 le premier fournisseur de marchandises de l’Union européenne, avec 559,4 milliards d’euros d’importations, soit 22,3 % de l’ensemble des achats européens provenant de pays extérieurs à l’UE.
Bruxelles tente donc de jouer sur plusieurs tableaux : négocier avec Pékin, renforcer les mécanismes de défense commerciale et diversifier ses partenaires économiques.
Cette diversification passe notamment par de nouveaux accords commerciaux. La Commission cherche à multiplier les débouchés et les fournisseurs alternatifs afin qu’une interruption chinoise sur une matière première ou un composant crucial ne puisse plus, à elle seule, gripper une partie de l’industrie européenne.
L’enjeu est également de conserver une industrie locale dans les États membres attirant des investissements chinois. Paris et Berlin veulent éviter que l’Europe ne devienne simplement un territoire d’assemblage de composants conçus et produits ailleurs. Les investissements étrangers doivent, selon cette logique, davantage entraîner des transferts technologiques, des emplois qualifiés et la constitution de chaînes locales d’approvisionnement.
Pékin face au risque d’une Europe plus unie
La Chine dispose de leviers considérables. Mais l’Union européenne en possède également un : son marché intérieur de quelque 450 millions de consommateurs demeure essentiel pour des industriels chinois confrontés à d’importantes capacités de production.
La difficulté consiste à transformer ce poids économique en influence politique. Pendant longtemps, les divergences entre les États membres ont compliqué l’élaboration d’une stratégie commune vis-à-vis de Pékin. Les intérêts industriels allemands, les positions françaises plus interventionnistes ou encore les investissements chinois réalisés dans plusieurs pays du sud et de l’est de l’Europe ont régulièrement produit des approches différentes.
Le rapprochement franco-allemand décrit par Le Monde pourrait donc modifier l’équation, à condition que l’unité européenne résiste lorsque viendra le moment de décider de mesures concrètes.
Maroš Šefčovič arrive ainsi à Pékin avec une mission particulièrement délicate : obtenir suffisamment de concessions pour démontrer que le dialogue peut encore rééquilibrer la relation commerciale, tout en préparant l’Union à utiliser des instruments plus coercitifs si les discussions échouent.
Avec près de 360 milliards d’euros de déficit commercial en 2025, la question n’est désormais plus marginale. Elle se trouve au cœur de la stratégie industrielle européenne et d’un choix beaucoup plus vaste : déterminer comment commercer avec la Chine sans laisser les dépendances économiques devenir des vulnérabilités stratégiques.
Sources :
Eurostat — Commerce de marchandises entre l’Union européenne et la Chine en 2025
Commission européenne — Relations commerciales entre l’Union européenne et la Chine
Commission européenne — déclarations de Maroš Šefčovič sur les relations commerciales UE-Chine
Eurostat — Commerce européen des produits de haute technologie en 2025.