Une enquête du New York Times met en lumière une nouvelle dimension de la guerre hybride attribuée à Moscou et Minsk contre l’Europe. Selon le quotidien américain membre du Forum économique mondial et plusieurs responsables baltes qu’il cite, la Russie et la Biélorussie favoriseraient l’arrivée de migrants à leurs frontières avec l’Union européenne afin d’alimenter les tensions politiques, mobiliser les forces de sécurité et fragiliser les pays qui soutiennent l’Ukraine.
Après les cyberattaques, les opérations clandestines et les incursions de drones imputées à la Russie, une autre méthode de pression inquiète les Européens. Dans une enquête publiée le 2 octobre et reprise en France par L’Express, le New York Times décrit comment la Russie et son allié biélorusse sont soupçonnés d’utiliser les flux migratoires comme un instrument de déstabilisation aux frontières orientales de l’Union européenne.
Le mécanisme décrit par le quotidien américain est particulièrement sensible. Moscou et Minsk favoriseraient, directement ou par l’intermédiaire de réseaux criminels, l’arrivée sur leur territoire de migrants originaires notamment d’Afghanistan, d’Iran, d’Érythrée ou de Somalie. Ceux-ci seraient ensuite conduits vers les frontières de la Lettonie, de la Lituanie ou de la Pologne afin de tenter d’entrer dans l’Union européenne.
Pour les responsables baltes interrogés par le New York Times, ces mouvements ne relèveraient donc pas uniquement de l’immigration clandestine. Ils s’inscriraient dans une stratégie visant à transformer des populations vulnérables en instruments de pression contre les gouvernements européens.
Il convient toutefois de distinguer les faits observés aux frontières des responsabilités qui leur sont attribuées : l’implication de Moscou et de Minsk relève des accusations formulées par les autorités citées par le quotidien américain.
Faire de l’immigration un facteur de division en Europe
Selon le New York Times, l’un des objectifs prêtés à Moscou serait politique. En augmentant artificiellement la pression migratoire, la Russie chercherait à exacerber l’un des sujets les plus conflictuels au sein des sociétés européennes.
Le général Guntis Pujats, chef des gardes-frontières lettons, explique ainsi au quotidien américain que Moscou provoquerait ce type d’afflux afin de favoriser l’arrivée au Parlement de responsables politiques adoptant des positions plus favorables à la Russie.
L’hypothèse avancée par les autorités lettones repose sur un mécanisme indirect : une augmentation des passages clandestins contraint les gouvernements à renforcer leurs frontières, mobilise policiers et militaires et replace l’immigration au centre du débat public. Autant de facteurs susceptibles d’accentuer les divisions politiques internes.
La stratégie présumée permettrait ainsi de mettre les pays européens sous pression sans recourir à une confrontation militaire directe.
Plus de 11 000 migrants refoulés en Lettonie
Le New York Times s’attarde notamment sur le cas de la Lettonie, devenue l’un des principaux points de tension. Selon les chiffres cités par le journal et repris par L’Express, plus de 11 000 migrants ont été refoulés aux frontières lettones depuis le début de l’année 2026. Une pression considérable pour un État qui compte moins de deux millions d’habitants.
L’évolution est spectaculaire. En 2021, près de 4 400 personnes avaient été refoulées. En 2025, ce nombre avait presque triplé.
Les autorités lettones affirment par ailleurs avoir découvert des moyens de franchissement de plus en plus élaborés. Vladimirs Sersts, capitaine des gardes-frontières lettons interrogé par le New York Times, rapporte la découverte récente de deux tunnels creusés sous la clôture frontalière. L’un mesurerait environ 40 mètres, l’autre une vingtaine.
Des tunnels similaires auraient également été découverts en Lituanie, cette fois à proximité de la frontière avec la Biélorussie.
Une pression destinée à épuiser les moyens européens
Au-delà de ses conséquences politiques, l’utilisation présumée des flux migratoires aurait également un intérêt opérationnel pour Moscou, selon les allégations du média américain.
Chaque tentative de franchissement contraint les États concernés à mobiliser des gardes-frontières, des policiers, des militaires et des moyens de surveillance supplémentaires. Cette pression permanente obligerait donc les pays voisins de la Russie et de la Biélorussie à consacrer une part croissante de leurs ressources à la sécurisation de leurs frontières.
Selon les responsables de la sécurité cités dans les articles du New York Times et de L’Express, cette méthode s’intégrerait dans une stratégie plus vaste visant notamment les États européens soutenant l’Ukraine.
Elle présente surtout une caractéristique essentielle de la guerre hybride : la possibilité de maintenir une ambiguïté sur l’identité du commanditaire. Contrairement à une attaque militaire conventionnelle, l’organisation ou la facilitation d’un flux migratoire est beaucoup plus difficile à attribuer avec certitude à un État.
La Biélorussie au centre des soupçons
Le rôle de Minsk est particulièrement scruté. Les autorités baltes considèrent la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko comme un acteur majeur du dispositif qu’elles dénoncent.
Des vidéos montreraient notamment des groupes importants de migrants réunis à proximité immédiate des clôtures frontalières sans intervention des autorités biélorusses. Pour les responsables lettons cités, une telle liberté de mouvement dans une zone aussi sensible serait difficilement envisageable pour des citoyens biélorusses ordinaires.
Plusieurs responsables soupçonnent également l’existence de liens entre les réseaux de passeurs et les services de renseignement biélorusses, qui portent toujours le nom de KGB.
Les migrants eux-mêmes seraient parfois trompés par les réseaux chargés de les transporter vers l’Europe occidentale. Selon des témoignages recueillis par les autorités baltes et rapportés par le New York Times, certains passeurs auraient affirmé à leurs clients qu’ils se trouvaient déjà en Allemagne alors qu’ils venaient seulement d’entrer en Lettonie.
Dans cette confrontation entre États, ceux qui sont présentés comme des « pions » sont donc aussi des hommes et des femmes susceptibles d’être victimes des réseaux qui organisent leur voyage.
La Lettonie lance l’opération « Loup-garou »
Face à la situation décrite par le New York Times, Riga a décidé de muscler son dispositif de sécurité. Les autorités ont lancé l’opération « Loup-garou », destinée notamment à contenir un éventuel afflux migratoire à l’approche des élections. L’armée et la garde nationale ont été mobilisées, tandis que l’Estonie et la Finlande ont envoyé des gardes-frontières en renfort.
La Lettonie a également fermé la quasi-totalité de ses points de passage avec la Biélorussie, n’en maintenant plus qu’un seul ouvert.
La frontière orientale de l’Union européenne prend ainsi progressivement l’apparence d’une ligne de confrontation géopolitique.
Une méthode déjà dénoncée en 2021
Le accusations formulées par le New York Times ne sont toutefois pas nouvelles. Dès 2021, avant même l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, plusieurs responsables européens avaient accusé le régime d’Alexandre Loukachenko d’instrumentaliser les migrations.
La Biélorussie était alors accusée d’avoir facilité l’arrivée de milliers de migrants jusqu’à ses frontières avec l’Union européenne, particulièrement avec la Pologne. Bruxelles y voyait une riposte aux sanctions européennes et au soutien apporté à l’opposition biélorusse.
Au cours des cinq années suivantes, des dizaines de milliers de personnes ont tenté de franchir la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, selon les données citées par Notes from Poland.
Une partie d’entre elles s’est retrouvée prise au piège entre les dispositifs frontaliers des deux pays, dans des conditions parfois extrêmement difficiles.
Un nouveau front de la guerre hybride
L’enquête du New York Times suggère une confrontation beaucoup moins spectaculaire qu’une attaque militaire ou qu’une incursion de drones, mais potentiellement durable.
L’enjeu ne serait pas seulement de faire entrer des migrants dans l’Union européenne. Selon les responsables interrogés par le quotidien américain, l’objectif présumé serait d’utiliser ces mouvements pour provoquer des crises politiques, détourner des ressources sécuritaires et accentuer les fractures internes des démocraties européennes.
La conséquence est déjà visible sur le terrain. De la Pologne aux pays baltes, clôtures, dispositifs de surveillance et présence militaire renforcée redessinent progressivement la frontière entre l’Union européenne, la Russie et la Biélorussie.
Le Washington Post évoquait à ce propos en mai 2026 l’apparition d’un nouveau « rideau d’acier » en Europe orientale. À la différence du rideau de fer de la guerre froide, destiné à empêcher les populations du bloc soviétique de rejoindre l’Ouest, celui-ci vise à empêcher les franchissements clandestins depuis la Russie et la Biélorussie.
Dans le scénario décrit par le New York Times, les migrants occupent une place particulièrement tragique : celle de populations vulnérables susceptibles d’être utilisées comme instruments d’une confrontation géopolitique entre Moscou et l’Europe. Si l’influence russe n’est pas pas forcément avérée, on peut souligner que ce levier a été utilisé par la Turquie voire le Maroc plus récemment et que les vagues de migrations vers l’Europe se sont accélérées après la déstabilisation de la Lybie. Lors de cette épisode, les responsables sont plus à chercher du côté de la France que de la Russie.
Sources :
The New York Times, enquête publiée le 2 octobre 2026 sur la pression migratoire à la frontière lettone et les accusations formulées contre la Russie et la Biélorussie.
L’Express, Juliette Laffont, « Comment la Russie et la Biélorussie utilisent les migrants comme “pions” pour déstabiliser l’Europe », publié le 4 octobre 2026.
Notes from Poland, données et informations relatives à la crise migratoire à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie.
The Washington Post, analyse publiée en mai 2026 sur le renforcement des frontières orientales de l’Europe.