SIDO 2026 : les robots humanoïdes sont-ils vraiment prêts à entrer dans les usines ?

Les robots humanoïdes se rapprochent des chaînes de production, mais la révolution annoncée n’a pas encore eu lieu. Réunis au SIDO à Lyon, chercheurs et industriels ont confronté les promesses de cette nouvelle génération de machines à la réalité des usines. Sécurité, fiabilité, autonomie, acceptabilité sociale, financement et souveraineté technologique restent autant d’obstacles à franchir avant un déploiement massif.

Transporter des charges, se déplacer d’un poste à l’autre, effectuer des tâches pénibles ou intervenir dans des environnements conçus pour l’être humain. Longtemps cantonnés à la science-fiction et aux laboratoires, les robots humanoïdes commencent à se rapprocher du monde industriel.

Mais sont-ils réellement prêts à travailler dans les usines ?

La question était au cœur d’une conférence organisée ce mercredi 16 septembre au SIDO 2026, réunissant notamment Laurent Duthoit de Renault, entreprise membre du WEF, Fabien Expert CTO de Wandercraft, Emanuela Girardi de l’AI, Data & Robotics Association, ainsi que les chercheurs Abderrahmane Kheddar et Philippe Souères du CNRS, membre du WEF et Pierre-Brice Wieber d’Inria, sous la conduite de Julien Bergounhoux de L’Usine Digitale.

Une discussion qui a surtout permis de nuancer l’emballement actuel autour des robots humanoïdes.

Deux ruptures technologiques ont accéléré la robotique humanoïde

L’accélération observée ces dernières années repose d’abord sur des avancées technologiques bien identifiées.

Philippe Souères a notamment souligné les progrès réalisés dans les actionneurs électriques. Les moteurs et systèmes de réduction utilisés auparavant limitaient fortement les mouvements dynamiques des robots. L’amélioration des motorisations électriques, notamment sous l’impulsion de l’automobile électrique et des drones, permet désormais de concevoir des systèmes beaucoup plus réactifs.

La deuxième rupture vient de l’intelligence artificielle et notamment de l’apprentissage par renforcement. Ces technologies permettent aux machines d’apprendre des stratégies de déplacement ou de manipulation qui auraient été extrêmement difficiles à programmer manuellement.

Pour Pierre-Brice Wieber, ces progrès permettent désormais de répondre positivement à une première question : oui, certains humanoïdes peuvent déjà entrer dans les usines. Mais la véritable interrogation est ailleurs : « pour faire quoi ? » Mobilité, manipulation d’objets et capacité à s’adapter constituent les principaux avantages recherchés, alors que la fiabilité et la sécurité restent des obstacles importants.

Renault et Wandercraft préparent les premiers déploiements

Cette logique de cas d’usage très précis est notamment celle retenue par Wandercraft. L’entreprise française, connue pour ses exosquelettes, travaille avec Renault depuis deux ans sur le développement des robots humanoïdes Calvin destinés à l’industrie.

Laurent Duthoit, expert en robotique et Chef de service métier innovations et standards Groupe Renault, a rappelé que son groupe faisait de la robotique industrielle depuis environ 50 ans, avec des ingénieurs très compétents dans ce domaine, précisant que concevoir un robot humanoïde “from scratch” nécessitait des compétences très spécifiques en intelligence artificielle, contrôle-commande et mécatronique, qui n’étaient pas le métier de Renault. C’est pour cela que Renault a choisi de s’adresser à Wandercraft, car l’entreprise maîtrisait déjà une grande partie de ces briques technologiques grâce à son expérience dans les exosquelettes médicaux.

Il a ensuite décrit une répartition assez nette des rôles : Wandercraft se concentre sur la technologie, tandis que Renault apporte son savoir-faire industriel, notamment pour réduire les coûts, industrialiser le robot et préparer une production à forte cadence.

Le géant industriel se montre d’ailleurs très pressé sur ce projet, avons nous appris en prêtant l’oreille à ce qui se disait dans les travées de la conférence. Nous avons en effet entendu, Laurent Duthoit demander à Fabien Expert si Wondercraft pouvait accélérer la cadence.

Preuve de la motivation du constructeur automobile français, Renault Group est entré au capital de Wandercraft en juin 2025à hauteur d’environ 12 %. Plusieurs des investisseurs de Wandercraft entretiennent d’ailleurs des relations documentées avec le WEF. Eurazeo a participé à plusieurs initiatives et travaux du WEF, notamment autour de l’intelligence artificielle et des technologies émergentes. Bpifrance qui soutient également l’entreprise pour le compte de l’Etat français via le fonds PSIM dispose également d’une fiche institutionnelle sur le site du Forum.

L’objectif de la collaboration entre Renault et Wandercraft ne serait pas de concevoir, dans un premier temps, une machine capable de réaliser n’importe quelle opération, comme nous l’a expliqué Fabien Expert, CTO de Wondercraft.

Les premières applications doivent concerner des tâches relativement simples et répétitives, notamment le transport de charges. Wandercraft prévoit ainsi, selon les propos tenus pendant la conférence, un plan de déploiement avec Renault portant sur plusieurs centaines de robots dès l’année prochaine.

La stratégie consiste ensuite à augmenter progressivement la complexité des opérations confiées aux machines.

Cette approche tranche avec l’imaginaire du robot généraliste capable d’être placé dans une usine et d’apprendre immédiatement n’importe quelle tâche. Pour les intervenants, cette perspective reste beaucoup plus éloignée.

Des robots encore loin des exigences industrielles

Car les démonstrations spectaculaires de robots dansant, courant ou réalisant des mouvements complexes ne disent pas nécessairement grand-chose de leur capacité à fonctionner huit heures par jour dans une usine.

Abderrahmane Kheddar a rappelé qu’aucun constructeur ne propose actuellement, selon lui, de robot humanoïde satisfaisant pleinement aux exigences industrielles, en particulier les exigences européennes. Il rapporte notamment qu’un responsable de Unitree, entreprise qui a participé à l’Annual Meeting of the New Champions 2025 du WEF à Tianjin, lui aurait indiqué qu’un tel niveau de maturité nécessiterait encore plusieurs années.

La sécurité constitue l’un des principaux obstacles. Les robots industriels traditionnels fonctionnent généralement à l’intérieur de zones protégées et séparées des opérateurs. Les humanoïdes ont au contraire vocation à évoluer au milieu des humains. Une erreur de perception ou de décision ne représente alors plus simplement un défaut de production : elle peut devenir un risque physique.

Cette difficulté est accentuée par l’utilisation de l’intelligence artificielle. Pierre-Brice Wieber a ainsi insisté sur le lien direct entre fiabilité et sécurité. Une IA qui commet occasionnellement une erreur peut rester utile pour produire du texte. Dans une machine de plusieurs dizaines de kilogrammes en mouvement, cette erreur peut avoir des conséquences matérielles ou humaines.

À cela s’ajoutent des limites beaucoup plus physiques : échauffement des moteurs, autonomie, usure mécanique, résistance des mains robotiques ou encore capacité à supporter les cadences industrielles.

Le robot humanoïde ne travaillera pas forcément huit heures d’affilée

Laurent Duthoit a notamment évoqué l’échauffement des actionneurs. Contrairement à certains robots industriels fixes, un humanoïde doit continuellement maintenir son équilibre. Ses moteurs restent donc sollicités même lorsqu’il est simplement debout.

Dans les conditions actuelles, faire fonctionner certains de ces robots pendant toute une journée de production reste complexe.

Cette contrainte illustre l’écart qui sépare encore une démonstration technologique réussie d’un véritable outil industriel.

La même prudence s’applique aux mains robotiques. Les vidéos promotionnelles mettent souvent en avant des machines dotées de cinq doigts et capables de reproduire la morphologie humaine. Mais une main très sophistiquée peut aussi être fragile et peu adaptée aux contraintes d’une usine.

Pour Abderrahmane Kheddar, il n’existe d’ailleurs probablement pas une forme idéale unique. Selon les environnements, un robot pourra être bipède, monté sur roues ou doté de préhenseurs spécialisés. Dans certains espaces conçus pour l’homme, notamment ceux où la machine doit entrer dans un produit ou franchir des obstacles, la forme humanoïde peut toutefois présenter un avantage.

Remplacer les humains n’est pas l’objectif affiché par Renault

L’arrivée de ces machines soulève également une question sociale : que deviendront les emplois aujourd’hui occupés par des opérateurs ?

Chez Renault, Laurent Duthoit affirme que la priorité porte sur les tâches pénibles et les postes pour lesquels les difficultés de recrutement sont importantes.

Le constructeur explique travailler avec des sociologues afin d’anticiper la manière dont ces machines seront perçues dans les usines. La question est d’autant plus sensible que les nouveaux humanoïdes ne seront plus enfermés derrière des grilles : ils travailleront potentiellement directement à proximité des salariés.

Les intervenants ont également rappelé qu’un opérateur ne se limite pas à reproduire un mouvement.

Il possède une connaissance du processus industriel, détecte des problèmes, propose des améliorations et participe à l’évolution des méthodes de production. Pierre-Brice Wieber a notamment évoqué le principe du Kaizen développé dans l’industrie automobile japonaise : l’opérateur est aussi un expert de son poste et contribue à son amélioration. Cette dimension est beaucoup plus difficile à automatiser.

La question centrale deviendrait donc moins celle du remplacement de l’homme que celle de la répartition des tâches entre humains et machines.

Abderrahmane Kheddar a toutefois expliqué que les industriels avec lesquels il a travaillé ne parlent pas de “remplacer” les humains, avant d’ajouter : « Je ne vais pas citer l’industriel, mais il me dit : c’est pénible. On paye les gens très bien, on les chouchoute pour cette tâche-là, ils restent six mois et ils se cassent. »

La France dispose des chercheurs, mais manque de moyens industriels

Sur le plan scientifique, les intervenants ont défendu le niveau de la recherche française. Abderrahmane Kheddar a rappelé que les travaux français sur la robotique humanoïde remontent à plusieurs décennies et que le CNRS a notamment développé dès les années 2000 des collaborations avec le Japon.

Le problème se situerait davantage dans la transformation de cette recherche en entreprises capables de se développer à grande échelle.

Camille Croze a ainsi décrit un « gouffre » dans l’investissement, estimant que les entreprises européennes disposent de moyens très inférieurs à leurs concurrentes américaines et chinoises. Selon lui, l’Europe perd aujourd’hui davantage une bataille du financement qu’une bataille des compétences technologiques.

L’ADRA appelle l’Europe à accélérer ses investissements en robotique

Emanuela Girardi qui a été invitée en mars 2025 à Turin en trant qu’intervenant lors d’un événement organisé par le hub turinois de la Global Shapers Community, communauté crééé par le WEF a également appelé l’Europe à accélérer ses investissements et surtout à mieux transformer son excellence scientifique en produits industriels.

Pour elle, le développement de l’IA physique pourrait connaître dans les prochaines années une accélération comparable, dans son principe, à celle provoquée par ChatGPT dans l’intelligence artificielle générative. Elle estime cependant que l’Europe doit agir collectivement plutôt que de multiplier des projets nationaux isolés.

L’AI, Data & Robotics Association (ADRA) est une association européenne à but non lucratif créée en 2021 pour fédérer les acteurs de l’intelligence artificielle, des données et de la robotique en Europe. Elle représente le volet privé du partenariat européen AI, Data and Robotics dans le cadre du programme Horizon Europe.

Elle a été fondée par cinq organisations européennes : BDVA, CLAIRE, ELLIS, EurAI et euRobotics. En juin 2021, ADRA a signé un protocole d’accord avec la Commission européenne pour mettre en place ce partenariat public-privé. Le dispositif prévoyait environ 1,3 milliard d’euros d’investissements publics via Horizon Europe et 1,3 milliard d’euros d’investissements privés sur la période 2021-2030. Le document fondateur/de candidature du partenariat européen AI, Data & Robotics indique explicitement que le World Economic Forum fait partie des organisations mondiales avec lesquelles le partenariat entend établir un engagement.

Recherche et industrie : un rapprochement encore insuffisant en France

La dernière partie des échanges a fait apparaître une autre faiblesse : les relations entre chercheurs et industriels.

Les intervenants ont comparé la situation française à celle observée en Suisse, en Allemagne, en Chine ou aux États-Unis, où les entreprises peuvent être physiquement implantées au cœur des campus et travailler beaucoup plus directement avec les chercheurs et les étudiants.

Abderrahmane Kheddar a notamment regretté que cette proximité soit moins développée en France, malgré l’existence de dispositifs comme les thèses Cifre et de programmes nationaux consacrés à la robotique.

Laurent Duthoit a toutefois rappelé que Renault travaille depuis plusieurs années avec le CEA et participe à un consortium lancé par Inria autour d’outils de simulation. Le groupe cherche ainsi à rapprocher les travaux académiques des besoins industriels.

Philippe Souères a également mis en avant le rôle des programmes nationaux de recherche, capables de réunir chercheurs, start-up et grandes entreprises. La robotique humanoïde constitue selon lui un domaine particulièrement fédérateur entre recherche, industrie, États et institutions européennes.

Reste une difficulté : chercheurs et industriels ne travaillent pas nécessairement avec les mêmes horizons. Les premiers explorent les technologies susceptibles de devenir importantes demain, tandis que les seconds recherchent des solutions immédiatement compatibles avec leurs contraintes de production.

La souveraineté technologique européenne en toile de fond

Derrière le débat industriel apparaît enfin une question de souveraineté. Si les humanoïdes deviennent effectivement une composante importante des usines européennes, l’Europe devra choisir entre développer sa propre chaîne technologique ou dépendre de machines, de composants et de modèles d’intelligence artificielle américains et chinois.

Emanuela Girardi a notamment insisté sur l’importance des données industrielles nécessaires à l’entraînement des futurs modèles d’IA physique. Ces données pourraient devenir un actif stratégique pour l’industrie européenne.

La cybersécurité constitue également un enjeu majeur. Un robot connecté et contrôlé par une intelligence artificielle représente une machine capable d’agir directement dans le monde physique. Une faille informatique ne concernerait donc plus uniquement des données ou un système d’information : elle pourrait permettre de perturber directement une chaîne de production ou le comportement d’une machine.

Les normes et la réglementation européennes devront par conséquent évoluer parallèlement aux technologies. L’enjeu sera de créer suffisamment de garanties pour permettre leur utilisation sans ralentir excessivement leur développement.

Une révolution industrielle qui commencera par des tâches simples

Au terme de la conférence, un consensus semble se dessiner : les robots humanoïdes vont bien commencer à entrer dans les usines, mais probablement de manière beaucoup plus progressive que ne le suggèrent certaines démonstrations spectaculaires.

Transporter une caisse, déplacer une pièce ou intervenir dans un espace conçu pour un opérateur humain sont déjà des cas d’usage accessibles. Construire un robot généraliste capable de comprendre son environnement, de manipuler n’importe quel objet et de travailler sans interruption au milieu des humains constitue une tout autre étape.

Pierre-Brice Wieber résume finalement l’enjeu en renversant la question. Il ne s’agit pas seulement de demander ce que les robots humanoïdes seront capables de faire, mais ce que l’industrie européenne souhaite réellement leur faire faire. Sur ce terrain, estime le chercheur, l’Europe n’est pas nécessairement en retard : elle peut encore définir son propre modèle d’utilisation de ces machines.

La course aux humanoïdes industriels ne se jouera donc pas uniquement sur la capacité à fabriquer le robot le plus impressionnant. Elle dépendra surtout de sa capacité à répondre à un besoin concret, fonctionner de manière fiable, être accepté par les salariés et s’intégrer économiquement dans une usine. Et sur ces différents points, la bataille ne fait que commencer.

Les industriels, l’Union européenne et le Forum économique mondial dans les starting blocks

Une chose est sûre : industriels, Union européenne et Forum économiques mondial sont déjà chauffés à blanc à l’idée de cette nouvelle révolution industrielle. Le WEF mène notamment un travail important sur la robotique via ses rapports « Future of Jobs » et « Jobs of Tomorrow », qui analysent l’impact de l’IA et des robots sur l’emploi et les compétences à l’horizon 2030. Il développe aussi un agenda « physical AI » (IA physique) avec des initiatives concrètes (programme MINDS, Technology Pioneers, sessions de Davos) pour accélérer le déploiement de robots et systèmes autonomes dans l’industrie et les chaînes logistiques.

À la fin de la table ronde, nous nous sommes entretenus avec Emanuela Girardi de l’ADRA qui nous a parlé du projet Catalyst mené par l’ADRA qui vise à tester et financer des solutions européennes d’IA et de robotique capables d’être rapidement commercialisées et déployée et évqoue plus généralement l’arrivée progressive des robots dans les usines et la société.

Elle estime que la réglementation européenne reste indispensable, notamment pour garantir que les systèmes d’IA intégrés aux robots soient robustes et sûrs avant leur déploiement dans les usines et dans la société. La présidente de l’ADRA précise que les systèmes d’IA à haut risque ont été en partie sortis de l’application directe du régime de l’AI Act afin que leurs exigences de sécurité soient intégrées au règlement européen sur les machines. Elle évoque aussi un futur acte délégué de la Commission européenne destiné à coordonner ces règles.

Emanuela Girardi affirme également que selon “certaines études, il y aura 10 millions de robots en Europe d’ici 2040”. D’après nos recherches, cette prévision provient d’Alin Albu‑Schäffer, chercheur en robotique qui dirige l’Institut de robotique et mécatronique du DLR (Centre aérospatial allemand) et professeur à l’université de Munich, membre du Forum économique mondial. Alin Albu-Schäffer est impliqué dans plusieurs programmes européens majeurs de robotique et d’IA, notamment euROBIN, qu’il coordonne, ainsi que des projets financés par Horizon Europe et le Conseil européen de la recherche (ERC) comme M-Runners et SwingBots. Ces initiatives visent notamment à renforcer la coopération scientifique, industrielle et la souveraineté technologique européenne en robotique. En septembre 2026,

En septembre 2026 à Bruxelles, Alin Albu‑Schäffer, dans un contexte de visite de robots de 14 pays européens au Parlement européen et à la Vrije Universiteit Brussel, membre du Forum économique mondial à Bruxelles), Alin Albu‑Schäffer avait déclarer : « D’ici dix à quinze ans, l’Europe devrait disposer d’une industrie de la robotique d’une envergure comparable à celle de l’industrie automobile actuelle, avec cinq à dix grands fabricants. Le marché sera au rendez-vous. Au cours de la prochaine décennie, 20 millions de personnes partiront à la retraite en Europe. Si les robots venaient à remplacer ne serait-ce que la moitié d’entre elles, cela créerait d’emblée un marché pour 10 millions de robots. »