Organisée mardi 15 septembre au Palais de la Mutualité à Lyon par les Hospices Civils de Lyon et le think tank Evidences présidé par Agnès Buzyn, la conférence « La santé à l’ère de la désinformation : défendre les faits, restaurer la confiance » entendait rappeler la place de la science et de la rationalité dans le débat public. X-Pression Média y a assisté. Si la lutte contre les fausses informations a fait largement consensus parmi les intervenants, la question des risques que cette lutte peut faire peser sur la liberté d’expression a, selon nous, été beaucoup moins abordée. Notre tentative d’interroger Agnès Buzyn sur ce sujet s’est finalement achevée dans une atmosphère particulièrement tendue.
La soirée était consacrée à un sujet devenu central depuis la pandémie de Covid-19 : la désinformation dans le domaine de la santé. Organisé par les Hospices Civils de Lyon et Evidences, le think tank présidé par l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn, l’événement réunissait plusieurs responsables médicaux, universitaires et institutionnels.
Parmi eux figuraient Bruno Lina, président de l’Université Claude Bernard Lyon 1, Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie médicale du CHU de Bordeaux, Cyrille Confavreux, chef du pôle spécialités médicales à l’hôpital Lyon Sud, mais également Cécile Courrèges, directrice générale de l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes, Raymond Le Moign, directeur général des Hospices Civils de Lyon, ainsi que Mélanie Heard, déléguée générale d’Evidences.
Le maire de Lyon, Grégory Doucet, a ouvert la soirée en évoquant notamment la nécessité de lutter contre les « fake news », tout en rappelant l’importance de préserver la liberté d’expression. Il s’est félicité de l’organisation d’événements permettant, selon lui, d’exposer les faits et de nourrir le débat public.
Cette ambition rejoint celle affichée par Evidences. Le think tank explique vouloir placer la démarche scientifique et l’esprit critique au coeur du débat démocratique et favoriser un dialogue entre scientifiques, citoyens et décideurs.
Une table ronde largement consensuelle
Pendant près d’une heure, les participants ont abordé les mécanismes de la désinformation, la défiance envers les institutions sanitaires, les réseaux sociaux ou encore les moyens permettant de restaurer la confiance dans la parole scientifique.
Mais un élément nous a interpellés : les intervenants partageaient, dans l’ensemble, une lecture relativement proche du problème. Lors d’une table ronde animée par Agnès Buzy, les intervenants ont d’ailleurs souligné à plusieurs reprises « être tous d’accord » sur la gravité de la situation. Cette absence de contradiction a commencé à nous titiller surtout qu’en tant que média s’intéressant particulièrement aux questions relatives à la liberté d’expression, nous nous étonnant du peu de retentissement de certains scandales comme le Virality Project, un programme de Stanford chargé de repérer et signaler aux plateformes des contenus jugés trompeurs sur le Covid-19 et les vaccins qui a eu lieu durant la crise sanitaire ou les Lockdown Files une enquête du Daily Telegraph publiée en 2023 à partir de plus de 100 000 messages WhatsApp de l’ancien ministre britannique de la Santé Matt Hancock qui révélait les coulisses des décisions sur les confinements, les écoles, les tests et les maisons de retraite pendant la pandémie.
Aucun représentant clairement identifié des organisations de défense de la liberté d’expression, aucun contradicteur des politiques de modération des réseaux sociaux ne participait à la table ronde.
La question est pourtant sensible : qui détermine ce qui constitue une fausse information ? À quel moment la lutte contre la désinformation devient-elle une restriction excessive de la liberté d’expression ? Et comment gérer les informations scientifiques incertaines ou minoritaires qui peuvent évoluer à mesure que les connaissances progressent ?
« À partir de quel moment la puissance publique peut-elle tolérer de fausses informations ? »
La question de la liberté d’expression a directement émergé lors des échanges avec le public. Laurence, qui s’est présentée comme infirmière aux Hospices Civils de Lyon et a indiqué connaître Raymond Le Moign et Mathieu Molimard, a demandé à partir de quel moment la puissance publique pouvait continuer à tolérer la diffusion de fausses informations au nom de la liberté d’expression.
Elle a notamment cité le cas d’associations opposées à la vaccination diffusant leurs messages dans l’espace public, notamment rue de la République à Lyon.
Cette intervention pose précisément la question qui nous semble avoir été insuffisamment explorée durant la soirée : celle des limites à donner au pouvoir des institutions lorsqu’elles déterminent ce qui relève de l’information, de l’erreur, de l’opinion ou de la désinformation.
Nous interrogeons Agnès Buzyn sur Fauci et le Virality Project
À l’issue de la conférence, X-Pression Média a donc souhaité interroger Agnès Buzyn sur les inquiétudes exprimées par certains défenseurs de la liberté d’expression.
Nous avons d’abord évoqué Anthony S. Fauci, ancien directeur du National Institute of Allergy and Infectious Diseases et ancien conseiller médical de la Maison-Blanche, proche du Forum économique mondial.
Convoqué devant une commission du Sénat américain le 29 aout juillet dernier, Anthony Fauci a choisi d’invoquer à de nombreuses reprises son droit au silence face aux attaques des élus républicains. Cette audition interenait quelques jours après la publication de son journal personnels.
Le président de la commission, le sénateur républicain Rand Paul, critique de longue date de Fauci, estime que ces écrits démontreraient que le scientifique aurait volontairement induit le public en erreur concernant l’origine du SARS-CoV-2. Selon l’élu du Kentucky, le virus serait issu d’un laboratoire situé à Wuhan, en Chine. D’après lui, les notes personnelles d’Anthony Fauci montrent que ce dernier a été informé dès le 31 janvier 2020 par plusieurs scientifiques de premier plan que le SARS-CoV-2 pouvait provenir d’une fuite de laboratoire. Il aurait ensuite piloté lui-même le dispositif d’expertise qui l’a écartée, puis aurait présenté publiquement cette hypothèse comme négligeable et a ensuite verrouillé la communication et la réponse au Congrès.
Des textos échangés en janvier 2021 entre Anthony S. Fauci, Rochelle Walensky et Vivek Murthy montrent également que l’ex-directeur du NIAID, membre du Forum économique mondial évoquait un risque théorique de fausse couche lié au vaccin Covid-19, quelques jours avant d’assurer publiquement l’absence de « signal d’alerte » pour les femmes enceintes.
Interrogée à ce sujet, Agnès Buzyn nous a répondu ne pas avoir eu le temps de suivre cette affaire.
Nous avons alors évoqué le Virality Project, un programme lancé en 2021 par le Stanford Internet Observatory avec plusieurs partenaires universitaires et organisations afin d’étudier les récits circulant sur les réseaux sociaux concernant les vaccins contre le Covid-19.
Les documents internes de Twitter publiés à partir de 2023 dans le cadre des « Twitter Files » ont conduit le journaliste américain Matt Taibbi à accuser ce dispositif d’avoir contribué à un système de surveillance et de contrôle du discours en ligne associant chercheurs, plateformes et acteurs gouvernementaux.
Ces accusations font cependant l’objet d’une importante controverse. Stanford a toujours rejeté l’idée selon laquelle le Virality Project aurait lui-même censuré des contenus ou demandé leur suppression. L’université affirme que le programme avait pour mission d’analyser les récits circulant sur les réseaux sociaux et précise que ses contacts avec les administrations publiques consistaient notamment en des briefings concernant les informations en circulation.
C’est précisément cette controverse, encore peu connue du grand public français, que nous souhaitions soumettre à Agnès Buzyn.
L’ancienne ministre nous a répondu qu’elle souhaitait parler de la situation française et a coupé court à la conversation.
Le rapport de Civilization Works provoque une rupture de l’échange
Nous avons donc tenté de déplacer la discussion vers la France en évoquant un rapport publié en septembre 2025 par l’organisation américaine Civilization Works.
Intitulé « How France Invented the Censorship Industrial Complex », ce document de Pascal Clérotte et Thomas Fazi s’appuie notamment sur des communications internes de Twitter. Ses auteurs accusent les autorités françaises et différentes organisations liées à l’État d’avoir exercé des pressions sur les plateformes numériques afin d’obtenir une modération plus importante de contenus pourtant légaux.
Civilization Works critique également le Digital Services Act européen, qu’elle considère comme susceptible de faciliter un système transnational de contrôle de l’information.
Il s’agit là encore d’une interprétation contestée. La Commission européenne présente au contraire le Digital Services Act et le Code de conduite sur la désinformation comme des dispositifs destinés à réduire les risques liés à la désinformation tout en garantissant explicitement la liberté d’expression.
Nous souhaitions connaître la position d’Agnès Buzyn sur cette controverse, mais celle-ci ne souhaitait plus discuter avec nous, préférant la compagnie de ses invités, qui partageaient le même point de vue. L’ancienne ministre a qualifié notre propos de « complotiste » avant de demander l’intervention de personnes présentes autour d’elle. Il nous a également été demandé d’effacer la vidéo de notre échange.
Une demande d’effacement de nos images
Plusieurs personnes se sont alors rapprochées de nous, parmi lesquelles Raymond Le Moign, directeur général des Hospices Civils de Lyon, ainsi qu’une personne participant à la captation de l’événement.
Les échanges sont rapidement devenus particulièrement tendus.
Il nous a été demandé à plusieurs reprises d’effacer l’enregistrement de notre échange avec Agnès Buzyn. Face à la pression exercée sur place, nous avons supprimé la vidéo de notre téléphone. Celle-ci a finalement pu être récupérée ultérieurement.
Une personne nous a également demandé d’effacer les photographies et les autres enregistrements réalisés pendant la conférence. Nous avons refusé.
Au cours de l’altercation, notre qualité de journaliste a été mise en cause et il nous a été demandé de présenter notre carte de presse. Il nous a également été affirmé que nous n’aurions pas le droit de rédiger un article sur l’événement, sans cela.
Nous contestons cette affirmation. Notre présence à cette conférence publique avait précisément pour objectif d’écouter les arguments développés autour de la désinformation et de confronter les responsables présents aux interrogations qui traversent aujourd’hui le débat sur la liberté d’expression.
L’incident survenu à l’issue de la soirée donne dès lors une résonance particulière au thème même de la conférence.
Car la question n’est pas seulement de savoir comment combattre les informations fausses. Elle est aussi de déterminer comment préserver la contradiction, le questionnement journalistique et la liberté de débattre lorsque la définition de ce qui constitue une « désinformation » fait elle-même l’objet de controverses.
La lutte contre les fausses informations et la défense de la liberté d’expression ne sont pas nécessairement incompatibles. Mais leur articulation suppose précisément un débat contradictoire.
C’était la discussion que nous souhaitions avoir.
Sources : Université Claude Bernard Lyon 1 ; Hospices Civils de Lyon ; Ville de Lyon ; Chambre des représentants des États-Unis ; Stanford Internet Observatory ; Institut Evidences ; Civilization Works ; Commission européenne.