Dans un entretien accordé à LifeSiteNews à l’occasion de la publication de son livre The Capital Schism, Mgr Carlo Maria Viganò livre une nouvelle charge contre l’évolution de l’Église catholique depuis Vatican II. L’ancien nonce apostolique aux États-Unis, excommunié pour schisme en 2024, mobilise notamment la figure biblique du katéchon, le « frein » qui retient l’iniquité, pour interpréter la crise actuelle de l’Église. Il critique également la synodalité, la place des femmes dans le gouvernement du Vatican, les débats sur le célibat sacerdotal et l’évolution de la pastorale catholique.
Ancien nonce apostolique aux États-Unis entre 2011 et 2016, Mgr Carlo Maria Viganò s’est imposé depuis plusieurs années comme l’un des opposants les plus radicaux aux orientations prises par le Vatican depuis le concile Vatican II. Sa rupture avec Rome s’est progressivement aggravée jusqu’à son excommunication en juillet 2024.
Le Dicastère pour la Doctrine de la foi l’avait alors reconnu coupable du délit de schisme, notamment en raison de son refus de reconnaître la légitimité du Pape François et son rejet du concile Vatican II. Cette excommunication latae sententiae a été officiellement annoncée par le Vatican le 5 juillet 2024.
C’est dans ce contexte que l’archevêque développe désormais ses thèses dans The Capital Schism: When the Pope Is the First Enemy of the Papacy, ouvrage publié en 2026 et consacré à ce qu’il considère comme une crise profonde de l’autorité pontificale.
Un « schisme capital » au sommet de l’Église
La thèse centrale défendue par Mgr Viganò repose sur une distinction entre la papauté, qu’il considère comme une institution divine et indéfectible, et l’homme qui occupe le siège de Pierre.
Selon lui, un pape peut entrer en contradiction avec la mission attachée à sa fonction lorsqu’il emploie son autorité d’une manière qui, à ses yeux, affaiblit la doctrine, la liturgie ou la structure hiérarchique traditionnelle de l’Église.
Il qualifie cette situation de « schisme capital ». Contrairement au schisme classique, dans lequel une partie des fidèles ou du clergé se sépare de Rome, le scénario décrit par l’ancien nonce serait celui d’une rupture venant de la tête elle-même. Le pontife s’éloignerait, selon son analyse, de la Tradition qu’il est chargé de transmettre.
Cette interprétation est précisément au cœur du conflit canonique opposant Mgr Viganò au Saint-Siège. En juillet 2024, le Vatican a au contraire estimé que c’était l’archevêque lui-même qui avait rompu la communion avec l’Église et l’évêque de Rome.
Vatican II et le « katéchon »
Mgr Viganò inscrit ensuite la crise contemporaine dans une lecture eschatologique du christianisme. Il fait référence au katéchon évoqué dans la deuxième épître aux Thessaloniciens, terme grec généralement traduit par ce qui « retient » ou « fait obstacle » avant la manifestation de l’« impie ».
Selon l’interprétation développée par l’archevêque, l’autorité de l’Église et particulièrement celle de la papauté auraient historiquement rempli cette fonction de rempart face au mysterium iniquitatis, le « mystère de l’iniquité ».
Pour Mgr Viganò, le tournant intervient avec le concile Vatican II, organisé entre 1962 et 1965. Il estime qu’à partir du Concile, la hiérarchie catholique aurait progressivement renoncé à exercer cette fonction de résistance pour rechercher une forme de réconciliation avec la modernité.
L’ancien nonce considère ainsi que le « frein » n’aurait pas disparu brutalement, mais aurait commencé à être desserré à Vatican II. Il présente le pontificat actuel comme la poursuite de cette dynamique et voit dans la synodalité non une réforme institutionnelle parmi d’autres, mais l’instrument permettant d’inscrire durablement les transformations postconciliaires dans le fonctionnement de l’Église.
Ces affirmations relèvent de l’interprétation théologique et politique personnelle de Mgr Viganò. Dans l’entretien, il va jusqu’à associer cette évolution à un supposé projet « maçonnique et globaliste ».
L’obéissance au pape au cœur du conflit
L’ancien nonce revient également sur les accusations de désobéissance qui lui sont adressées. Pour lui, l’obéissance à une autorité ecclésiastique ne pourrait jamais devenir absolue : elle ne serait obligatoire que lorsque l’ordre donné respecte la foi, la loi divine et le bien des âmes.
Il invoque dans ce cadre la notion d’« état de nécessité », également utilisée historiquement par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X pour justifier certaines décisions prises sans mandat pontifical.
Mgr Viganò soutient ainsi qu’une désobéissance peut devenir légitime lorsqu’un commandement est considéré comme contraire à une obligation supérieure. Une argumentation qui se trouve toutefois directement confrontée à la décision canonique du Saint-Siège : le Dicastère pour la Doctrine de la foi a conclu en 2024 que les prises de position de l’ancien nonce constituaient précisément le délit canonique de schisme.
Célibat sacerdotal et héritage du cardinal Martini
Une autre partie de l’entretien concerne le célibat des prêtres et les débats internes à l’Église sur l’avenir des ministères ordonnés.
Mgr Viganò revient notamment sur les positions défendues à la fin du XXe siècle par le cardinal Carlo Maria Martini, ancien archevêque de Milan, qui avait évoqué plusieurs questions auxquelles l’Église devait selon lui se confronter.
Pour Viganò, les discussions sur le célibat sacerdotal ne constituent pas des débats isolés. Elles feraient partie d’une transformation beaucoup plus vaste du modèle ecclésial issu de la tradition catholique.
L’archevêque affirme notamment que l’affaiblissement du célibat serait lié à une transformation de la conception même du prêtre. Selon lui, dès lors que le sacerdoce n’est plus présenté prioritairement comme une configuration particulière au Christ et comme un ministère lié au sacrifice eucharistique, l’exigence du célibat perd progressivement sa cohérence aux yeux des fidèles.
Il interprète ainsi les débats actuels sur les hommes mariés, les ministères et la gouvernance ecclésiale comme différentes étapes d’un même processus.
La question de l’ordination des femmes
La place des femmes dans l’Église occupe également une partie importante de l’entretien. Sur ce sujet, Mgr Viganò s’appuie sur Ordinatio Sacerdotalis, lettre apostolique publiée par Jean-Paul II en 1994. Le pape polonais y déclarait que l’Église « n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes » et que cette position devait être « définitivement tenue » par les fidèles.
En 1995, la Congrégation pour la Doctrine de la foi, alors dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, avait précisé que cette doctrine exigeait un « assentiment définitif » et qu’elle avait été proposée infailliblement par le magistère ordinaire et universel. Le Vatican a de nouveau défendu le caractère définitif de cet enseignement en 2018.
Mgr Viganò estime cependant que les discussions contemporaines autour d’un éventuel diaconat féminin permettraient de déplacer progressivement les limites du débat. Il utilise à ce propos le concept de « fenêtre d’Overton » : une transformation graduelle de ce qu’une institution ou une société considère comme acceptable.
Selon son analyse, l’augmentation du nombre de femmes occupant des responsabilités au sein de la Curie participerait du même mouvement.
L’ancien nonce conteste notamment la possibilité pour des femmes d’exercer une autorité de gouvernement sur des membres ordonnés du clergé. Il considère que le pouvoir de gouvernement de l’Église ne devrait pas être séparé du sacrement de l’ordre.
Il s’agit là encore d’une interprétation ecclésiologique défendue par Mgr Viganò et non de la position institutionnelle actuellement appliquée par le Saint-Siège.
Une transformation par la pratique plutôt que par le dogme
Au-delà des sujets particuliers, l’archevêque estime que les transformations de l’Église contemporaine procéderaient avant tout par changements pastoraux plutôt que par modification frontale des doctrines.
Il prend pour exemples Amoris Lætitia, texte du pape François consacré à la famille, et Fiducia Supplicans, déclaration ayant notamment ouvert la possibilité de bénédictions pastorales de couples en situation irrégulière ou de même sexe sous certaines conditions.
Pour Viganò, la méthode consisterait à laisser formellement intacte la doctrine tout en faisant évoluer les pratiques et le vocabulaire employés sur le terrain. Il cite notamment la substitution progressive, selon lui, de termes comme « péché » par « fragilité », « conversion » par « cheminement » ou « vérité » par « discernement ».
L’ancien nonce rapproche cette évolution de l’un des principes formulés par François dans Evangelii Gaudium : « le temps est supérieur à l’espace ». Il interprète l’idée d’« initier des processus » comme la clé d’une transformation graduelle de l’institution.
Cette lecture conduit Viganò à considérer la synodalité comme un système dans lequel les changements seraient d’abord préparés localement avant d’être éventuellement intégrés au niveau institutionnel.
Une critique qui dépasse largement les frontières de l’Église
Dans la dernière partie de l’entretien, la critique de Mgr Viganò quitte le seul terrain ecclésiologique. L’archevêque établit un lien entre les transformations qu’il dénonce au sein du catholicisme et ce qu’il appelle un « agenda globaliste ».
Il associe à cette notion des phénomènes pourtant distincts tels que les politiques environnementales, les migrations, les évolutions de la famille et de la sexualité, la vaccination ou encore le transhumanisme. Il affirme que ces évolutions convergeraient vers une même transformation anthropologique.
Derrière cette lecture politique se trouve la conviction qui traverse l’ensemble de son propos : l’Église aurait progressivement cessé, depuis Vatican II, de se présenter comme une autorité capable de juger certaines évolutions du monde moderne pour chercher au contraire à dialoguer avec celui-ci.
C’est cette mutation que Mgr Viganò interprète à travers la figure du katéchon. À ses yeux, la crise n’est donc plus simplement liturgique, disciplinaire ou institutionnelle. Elle prend une dimension eschatologique dans laquelle la fonction de « frein » traditionnellement attribuée à l’autorité chrétienne serait en train de disparaître.
Une lecture particulièrement radicale qui permet aussi de mesurer la profondeur de la rupture entre l’ancien diplomate du Saint-Siège et Rome : là où Mgr Viganò affirme défendre la continuité de l’Église contre ses dirigeants actuels, l’autorité ecclésiastique a officiellement considéré que son rejet de la légitimité pontificale et de Vatican II l’avait lui-même placé en situation de schisme.
Sources :
LifeSiteNews — « Archbishop Viganò says restraint on Antichrist loosened at Vatican II », entretien de Gaetano Masciullo, 10 septembre 2026.
Vatican News — « Viganò excommunicated for schism », 5 juillet 2024.
Saint-Siège — Ordinatio Sacerdotalis, lettre apostolique de Jean-Paul II sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes, 22 mai 1994.
Congrégation pour la Doctrine de la foi — Réponse à un doute sur la doctrine de la Lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis, 28 octobre 1995.