Récompensé à la Mostra de Venise, le documentaire « Naza », consacré aux opérations militaires israéliennes dans la bande de Gaza, provoque une violente controverse en Israël. Le ministre de la culture, Miki Zohar, réclame que ses deux réalisateurs israéliens, Yuval Abraham et Rachel Szor, soient privés de leur citoyenneté, tandis que l’armée conteste les témoignages sur lesquels repose le film et annonce l’examen de possibles suites judiciaires.
Le contraste est saisissant. À Venise, « Naza » a reçu une longue ovation avant de décrocher, samedi 12 septembre 2026, le Prix spécial du jury de la 83ᵉ Mostra. En Israël, le documentaire réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor a déclenché une tempête politique et militaire, jusqu’à susciter des accusations de « trahison » contre ses auteurs.
Le film s’intéresse à la conduite de la guerre dans la bande de Gaza et s’appuie notamment sur les récits de 24 militaires. Ceux-ci décrivent les méthodes employées par les forces israéliennes pour sélectionner leurs cibles et apprécier les risques encourus par les civils lors des frappes.
Cette matière, extrêmement sensible dans un pays toujours profondément marqué par l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, a immédiatement placé les deux cinéastes au centre d’une confrontation dépassant largement le terrain culturel.
Une récompense à Venise qui provoque la colère du gouvernement
Après la présentation du film à la Mostra, les réactions israéliennes ont été particulièrement dures. Le ministre de la culture, Miki Zohar, a attaqué aussi bien le documentaire que la décision du jury vénitien de le récompenser.
Il a accusé Yuval Abraham et Rachel Szor de rechercher une reconnaissance internationale au détriment de leur pays et a qualifié leur démarche de « trahison envers l’Etat ». Dimanche 13 septembre, le ministre est allé plus loin en demandant que les deux réalisateurs soient déchus de leur citoyenneté israélienne.
Dans le paysage médiatique israélien, les réactions ne sont toutefois pas entièrement homogènes. Le quotidien Haaretz a notamment donné la parole aux deux cinéastes, qui souhaitent que leur documentaire puisse être distribué aussi largement que possible en Israël.
Avigdor Lieberman attaque également le documentaire
Ancien ministre de la défense et dirigeant du parti nationaliste Israël Beitenou, Avigdor Lieberman a lui aussi vivement dénoncé « Naza ». L’homme politique, désormais associé à l’opposition à Benyamin Nétanyahou, considère que le film porte des accusations diffamatoires contre Israël, son armée et ses soldats.
Lieberman s’en est également pris à la Mostra de Venise, qu’il a présentée comme un festival « woke » et « antisémite ». Dans le même temps, il a opposé au documentaire la série israélienne « Fauda », dont la cinquième saison vient d’arriver sur Netflix, allant jusqu’à la présenter ironiquement comme une forme de diplomatie culturelle israélienne.
L’armée israélienne conteste les témoignages de « Naza »
Au-delà de la polémique politique, l’état-major israélien a directement réagi au contenu du documentaire.
« Naza » repose notamment sur les témoignages de 24 militaires évoquant les mécanismes de sélection des cibles à Gaza et l’évaluation des possibles victimes civiles, désignées dans le vocabulaire militaire comme des « dégâts collatéraux ».
L’armée israélienne rejette cependant la valeur probante de ces récits. Elle souligne que certains témoignages sont anonymes et affirme qu’il n’est donc pas possible d’établir avec certitude l’identité des personnes interrogées, leur fonction exacte au sein de Tsahal ou leur éventuelle implication directe dans les événements décrits.
La controverse a désormais pris une dimension judiciaire. Lundi 14 septembre, le chef d’état-major israélien, le général Eyal Zamir, a annoncé l’ouverture d’une enquête confiée au procureur général militaire.
Selon le communiqué rapporté par Le Monde, cette procédure doit notamment déterminer si des mesures juridiques peuvent être engagées à propos du film et de certaines personnes ayant participé à sa réalisation. L’armée évoque des allégations qu’elle considère comme mensongères et estime que leur diffusion pourrait avoir des conséquences sur la sécurité de militaires israéliens ainsi que sur la sécurité nationale.
Le traumatisme du 7-Octobre en toile de fond
La virulence des réactions s’inscrit dans le contexte profondément particulier de la société israélienne depuis le 7 octobre 2023. L’attaque menée par le Hamas a fait environ 1 200 morts en Israël et entraîné la prise de 251 otages, selon les chiffres rappelés par Le Monde.
La guerre qui a suivi dans la bande de Gaza a, de son côté, provoqué la mort de plus de 73 000 Palestiniens, toujours selon les données citées par le quotidien français dans son article du 14 septembre 2026.
Dans une société où une grande partie de la population effectue son service militaire et où les réservistes occupent une place centrale dans l’effort de guerre, les accusations visant Tsahal ne restent jamais confinées à la sphère militaire. Elles traversent directement les familles, les institutions et le débat politique.
C’est précisément sur cette ligne de fracture que vient se placer « Naza ». Ses réalisateurs veulent faire parvenir leur film au public israélien, alors même qu’une partie du pouvoir politique considère leur démarche comme une attaque contre l’Etat.
Yuval Abraham veut que les Israéliens voient le film
Avant « Naza », Yuval Abraham et Rachel Szor avaient déjà participé à la réalisation de « No Other Land », sorti en 2024, aux côtés de Basel Adra et Hamdan Ballal. Ce documentaire était consacré à la colonisation israélienne en Cisjordanie.
Interrogé par Le Monde à l’occasion de la présentation de « Naza », Yuval Abraham avait estimé que les Israéliens portaient, à des degrés divers, une responsabilité dans les événements survenus à Gaza. Une déclaration particulièrement lourde dans le climat politique actuel et qui éclaire la volonté affichée par le réalisateur de confronter le public israélien aux témoignages réunis dans le nouveau documentaire.
Lors de la remise du Prix spécial du jury à Venise, le journaliste et cinéaste a également rendu hommage au travail des journalistes palestiniens présents dans la bande de Gaza. Il a défendu l’idée que la documentation des événements et leur diffusion constituaient une condition essentielle pour empêcher leur déni.
Pour Abraham et Szor, l’enjeu est donc désormais de faire circuler « Naza » en Israël. Une ambition devenue autrement plus explosive après le succès rencontré à Venise : en quelques jours, leur documentaire est passé des salles de la Mostra au cœur d’une bataille israélienne mêlant liberté artistique, guerre, responsabilité militaire, sécurité nationale et fractures politiques.
Sources :
Le Monde, 14 septembre 2026, « En Israël, les réalisateurs de “Naza”, le documentaire sur Gaza primé à la Mostra, accusés de “trahison” ».