Ukraine : une fusillade entre le SBU et le HUR révèle les tensions au sommet du renseignement à Kiev

Une fusillade entre agents des deux principaux services de renseignement ukrainiens a éclaté dans la nuit du 1er au 2 septembre à Kiev, faisant au moins trois blessés. L’affrontement entre le Service de sécurité d’Ukraine (SBU) et le renseignement militaire (HUR) expose au grand jour une rivalité devenue particulièrement embarrassante en pleine guerre contre la Russie. Volodymyr Zelensky a dénoncé une « honte absolue » et exigé que les responsabilités soient établies.

Dans un pays soumis depuis près de cinq ans à une guerre de haute intensité, la scène a de quoi sidérer. Cette fois, les coups de feu entendus à Kiev ne provenaient ni d’une attaque russe ni d’une opération contre un groupe infiltré. Ils ont opposé des hommes appartenant à deux institutions ukrainiennes chargées, précisément, de protéger le pays.

Dans la nuit du mardi 1er au mercredi 2 septembre, une fusillade a éclaté dans le quartier de Berezniaky, à Kiev. D’un côté, des membres du Service de sécurité d’Ukraine, le SBU. De l’autre, des personnels liés au renseignement militaire ukrainien, le HUR. L’affrontement aurait fait au moins trois blessés parmi les hommes liés à ce dernier.

L’incident, au-delà de sa gravité immédiate, met surtout en lumière les rapports de plus en plus difficiles entre deux des appareils sécuritaires les plus puissants du pays.

Deux versions successives du SBU

Dans les heures qui ont suivi les tirs, le SBU a d’abord livré une explication spectaculaire. Le service de sécurité a indiqué qu’une opération menée conjointement avec le HUR avait permis de déjouer une attaque terroriste attribuée au Service fédéral de sécurité russe, le FSB.

Selon cette première version, l’opération aurait visé à protéger un dirigeant de l’opposition russe arrivé en Ukraine à la fin du mois d’août, à l’occasion des célébrations de l’indépendance du pays.

Mais quelques heures plus tard, le récit a changé.

Le SBU a finalement reconnu que son unité spéciale Alpha s’était retrouvée confrontée à des hommes du HUR lors d’une tentative de perquisition. Selon le service de sécurité intérieure, ses agents auraient ouvert le feu sur des membres du renseignement militaire qui leur auraient opposé une résistance.

Le HUR n’avait alors pas publiquement livré sa propre version détaillée de l’affrontement.

Cette séquence est particulièrement délicate pour les autorités ukrainiennes. Depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, les services de renseignement du pays jouent un rôle central dans la guerre clandestine menée contre Moscou, bien au-delà du front traditionnel.

Une rivalité entre deux puissants services

Le SBU et le HUR constituent deux piliers de l’appareil sécuritaire ukrainien, mais leurs missions et leurs chaînes de commandement ne sont pas identiques.

Le SBU est notamment chargé du contre-espionnage et de la sécurité intérieure de l’État. Le HUR relève, lui, du renseignement militaire. Depuis le début de la guerre, les deux structures ont acquis une influence considérable et sont associées à certaines des opérations clandestines les plus sensibles conduites contre la Russie.

Le Wall Street Journal rapporte que la rivalité entre les deux agences s’est accentuée ces derniers mois, notamment autour de questions d’influence et de ressources, dans un contexte marqué par des changements à leur tête. Le quotidien américain décrit l’affrontement de Kiev comme la manifestation particulièrement visible d’une compétition jusqu’alors largement cantonnée aux coulisses du pouvoir ukrainien.

Ces services occupent d’autant plus de terrain que l’Ukraine a progressivement développé une capacité à frapper profondément en territoire russe. Le HUR, notamment, s’est illustré dans plusieurs opérations militaires technologiquement audacieuses. Cette montée en puissance donne aux structures de renseignement un poids stratégique considérable, mais elle rend également leurs rivalités internes beaucoup plus sensibles pour le pouvoir politique.

Volodymyr Zelensky dénonce une « honte absolue »

La réaction de Volodymyr Zelensky ne s’est pas fait attendre. Le président ukrainien a qualifié l’affrontement de « honte absolue » et demandé que les responsabilités soient déterminées.

Il a annoncé la vérification des témoignages et déclarations des personnes impliquées ainsi que la conduite d’enquêtes internes. Dans son allocution quotidienne, le chef de l’État a également fixé une ligne sans ambiguïté : les armes ukrainiennes doivent être tournées contre les forces russes, et non utilisées dans des règlements de comptes ou des affrontements entre services nationaux.

En interne, la colère présidentielle aurait été tout aussi vive. Dmytro Lytvyn, responsable de la communication de Volodymyr Zelensky, a indiqué aux médias ukrainiens que le président s’en était vivement pris aux responsables des deux structures.

Le moment est particulièrement mauvais pour Kiev. L’Ukraine reste confrontée à une pression militaire russe soutenue et à des attaques de drones répétées. Le Wall Street Journal rapporte parallèlement une évolution des campagnes aériennes russes, avec l’emploi de drones plus rapides et des attaques susceptibles de se prolonger au cours de la journée, obligeant les défenses ukrainiennes à continuellement adapter leurs méthodes.

Dans ce contexte, voir deux unités appartenant au même appareil d’État échanger des tirs en pleine capitale dépasse largement le simple incident disciplinaire.

Le Corps des volontaires russes au cœur de l’affaire

Les circonstances de la fusillade pourraient être liées au Corps des volontaires russes, généralement désigné par son acronyme RVC. Cette formation composée de ressortissants russes combat aux côtés de l’Ukraine et se trouve rattachée au HUR.

Le groupe est dirigé par Denis Nikitin, militant russe d’extrême droite et néonazi. Quelques jours avant l’affrontement, le RVC avait annoncé qu’un de ses commandants, Stepan Kaplunov, avait été « enlevé », affirmant ne disposer d’aucune information claire concernant les accusations dont il faisait éventuellement l’objet.

Selon l’avocat de Kaplunov, Taras Brovsky, cité par le média ukrainien Slidstvo, son client avait en réalité été arrêté par le SBU à la fin du mois d’août.

Mercredi, des agents du service de sécurité l’auraient accompagné à son domicile afin de procéder à une perquisition. Des membres du RVC présents sur place auraient alors tenté d’empêcher les agents du SBU de pénétrer dans l’appartement. Des personnels du renseignement militaire seraient ensuite arrivés sur les lieux.

C’est dans ce climat déjà extrêmement tendu que la situation aurait dégénéré en échange de tirs.

Le Wall Street Journal rapporte également que l’affrontement aurait été déclenché dans le contexte de l’arrestation de Kaplunov et d’une tentative de fouille d’un appartement utilisé par des forces liées au HUR. Trois personnes liées au renseignement militaire auraient été blessées. Le combattant russe a finalement été libéré après l’incident, tandis que les fondements juridiques précis de son arrestation restaient peu clairs.

Une affaire sensible pour le pouvoir ukrainien

L’enjeu dépasse désormais le sort individuel de Stepan Kaplunov. L’affaire pose une question beaucoup plus institutionnelle : jusqu’où peut aller l’autonomie de services de renseignement considérablement renforcés par plusieurs années de guerre ?

Depuis février 2022, l’appareil sécuritaire ukrainien s’est transformé à marche forcée. Les opérations clandestines, les frappes à longue portée, le renseignement humain, les sabotages et l’utilisation massive de drones occupent désormais une place centrale dans la stratégie de Kiev.

Les capacités ukrainiennes de frappe en profondeur ont d’ailleurs continué à progresser. Le Wall Street Journal relevait début septembre l’augmentation de la portée et de la charge utile de plusieurs drones ukrainiens conçus pour atteindre des infrastructures situées loin à l’intérieur de la Russie.

Cette montée en puissance des structures chargées des opérations spéciales et du renseignement constitue un avantage militaire pour Kiev. Elle impose cependant au pouvoir politique de conserver une chaîne de commandement et des frontières institutionnelles suffisamment solides pour éviter que les rivalités entre services ne se transforment en affrontements armés.

Après les coups de feu de Berezniaky, Volodymyr Zelensky a donc exigé davantage qu’une simple enquête. Son administration doit désormais éclaircir publiquement les circonstances d’une fusillade qui expose, au pire moment, les fractures internes d’un appareil sécuritaire pourtant indispensable à la conduite de la guerre.

Sources :

L’Express — article de Juliette Garnier, « Une honte : une fusillade à Kiev met en lumière la rivalité entre les services de sécurité ukrainiens », publié le 3 septembre 2026, article source fourni.

The Wall Street Journal — « Gunfight in Kyiv Deepens Feud Between Ukraine’s Powerful Spy Agencies », 2 septembre 2026.

The Wall Street Journal — couverture de l’évolution des attaques russes de drones contre l’Ukraine, 31 août 2026.

The Wall Street Journal — enquête sur le développement des drones ukrainiens à longue portée, 1er septembre 2026.