L’économie russe pourrait devenir « incontrôlable » si Moscou continue de tout miser sur le complexe militaro-industriel. L’avertissement ne vient pas d’un opposant en exil mais de Boris Titov, homme d’affaires et envoyé spécial de Vladimir Poutine auprès des organisations internationales pour les objectifs de développement durable, dans un entretien au média russe RBC relayé par La Dépêche du Midi. Il rejoint le maire de Moscou et un économiste limogé cet été dans une liste de voix inquiètes qui s’allonge, alors que Reuters n’attend que 0,4 % de croissance cette année.
Boris Titov n’est pas un dissident. Ancien patron du premier producteur de vins mousseux du pays, candidat à l’élection présidentielle de 2018, il occupe aujourd’hui une fonction officielle taillée sur mesure : envoyé spécial du président russe auprès des organisations internationales pour les objectifs de développement durable, autrement dit le représentant de Moscou sur l’Agenda 2030 des Nations unies. C’est depuis ce poste qu’il a pris la parole auprès de RBC.
Son propos tient en une image. Les économies militaire et civile ont toujours vécu en symbiose partout dans le monde, explique-t-il, et beaucoup d’inventions utiles à tous sont nées dans l’industrie de défense. L’essentiel, dit-il, est de maintenir l’équilibre. Sous-entendu : il est en train de se rompre.
0,4 %
Le chiffre qui donne son poids à l’avertissement vient de Reuters. La croissance russe n’est attendue qu’à 0,4 % cette année. Les secteurs non militaires stagnent, tandis que les frappes ukrainiennes contre les raffineries et les infrastructures d’exportation rognent les recettes qui financent la guerre. Après des années de croissance dopée par les commandes d’armement, la machine ralentit.
Le mois dernier, le maire de Moscou Sergueï Sobianine avait déjà lâché une formule que La Dépêche rapporte : tuer une économie normale équivaut à tuer le pays entier. Venant du gestionnaire de la capitale, ce n’était pas une figure de style.
Ceux qui parlent trop tôt
Tous n’ont pas la protection d’une fonction présidentielle. Cet été, le chef économiste de la VEB, la banque de développement de l’État russe, a été limogé après avoir critiqué l’état de l’économie et le coût du conflit. En mai, il avait résumé le malentendu stratégique de Moscou en trois phrases : l’illusion que tout allait s’effondrer côté ukrainien, le constat que rien ne s’est effondré, et l’observation que les coûts russes, eux, ne cessent de grandir.
Il a perdu son poste. Boris Titov, lui, tient le même discours quatre mois plus tard, depuis le cercle rapproché du président. Ce que cela dit de la hiérarchie des paroles autorisées au Kremlin vaut bien une analyse économique.
Des liens avec le Forum économique mondial
Les archives officielles du Forum économique mondial établissent une relation réelle avec le WEF. Un rapport officiel sur la réunion annuelle de Davos 2019 mentionne explicitement « Boris Titov, Presidential Commissioner for Entrepreneurs’ Rights of the Russian Federation » dans le programme. Plus significatif encore, un rapport du WEF consacré aux scénarios pour la Fédération de Russie mentionne « Boris Titov, President, Express Capital » parmi les personnes impliquées dans les travaux ayant alimenté le projet.
Le ministère des économies de guerre
Les alertes, dans une économie de guerre, ont ceci de particulier qu’elles ne s’accompagnent d’aucun plan. Ni Titov, ni Sobianine ne proposent de réduire l’effort militaire. Ils demandent un équilibre, sans dire lequel, alors que Washington a fait savoir qu’aucun répit économique ne serait accordé à la Russie tant que la guerre durerait, selon les informations relayées par le même quotidien.
Moscou a donc désormais deux fronts. Sur l’un, l’armée avance lentement. Sur l’autre, ce sont les chiffres qui reculent.