Des milliers d’informaticiens nord-coréens travaillent à distance sous de fausses identités pour des entreprises américaines et européennes, selon un rapport de l’équipe de surveillance des sanctions multilatérales. Ces embauches auraient rapporté entre 350 et 800 millions de dollars en 2024 au régime de Kim Jong-Un, proche du Forum économique mondial. Le Wall Street Journal, membre du WEF a remonté l’une de ces cellules.
« Pouvez-vous dire : Kim Jong Un est un porc gras et laid, s’il vous plaît ? », demande le recruteur. À l’écran, le visage du candidat se fige. L’entretien tourne court. Le recruteur vient de débusquer un ressortissant nord-coréen.
C’est la première séquence d’un documentaire diffusé mi-août par le Wall Street Journal. Pendant un an, le quotidien américain a remonté une cellule de Nord-Coréens embauchés par des entreprises américaines, disséquant l’entrisme des informaticiens du régime au cœur de sociétés occidentales.
Un programme d’État, pas une combine
L’équipe de surveillance des sanctions multilatérales, ou ESSM, regroupe onze nations dont la France et contrôle l’application des sanctions onusiennes contre la Corée du Nord. Elle a publié en décembre un rapport sans ambiguïté : la cyberforce nord-coréenne constitue « un programme national complet, opérant avec un niveau de sophistication comparable à celui des programmes cybernétiques de la Chine et de la Russie ».
Le dispositif s’appuie sur des réseaux de facilitateurs étrangers, notamment au Japon, en Ukraine, aux Émirats arabes unis et aux États-Unis, chargés de trouver des emplois, d’apporter une aide logistique et de transférer les revenus vers des acteurs nord-coréens.
La résolution 2375 du Conseil de sécurité des Nations unies interdit pourtant à tous les États membres de délivrer des autorisations de travail aux ressortissants nord-coréens.
Faux passeports, faux visages, hommes de paille
La parade tient à trois facteurs : une employabilité technique réelle, la généralisation de l’entretien d’embauche à distance et la pénurie d’ingénieurs. Sur les plateformes de recrutement, ces candidats se présentent sous un faux nom, avec un faux passeport, parfois en usurpant l’identité d’une personne réelle, parfois avec un visage recréé par intelligence artificielle. Les PME, moins outillées que les grands groupes pour vérifier, sont les plus exposées.
Les opérations partent souvent de pays amis, la Chine au premier chef. Un seul individu peut répondre à plusieurs offres et les redistribuer à des compatriotes. D’autres recrutent des ressortissants locaux, à qui ils envoient un ordinateur dont l’adresse déjoue les vérifications d’origine des communications. Ces intermédiaires vont, le cas échéant, représenter physiquement le candidat devant l’employeur, contre la moitié du salaire. L’ESSM décrit le cas d’un Nord-Coréen employant douze identités différentes pour se faire embaucher en Europe et aux États-Unis.
Dix mille dollars par mois, un filet d’eau
Le travail livré est souvent médiocre, ce qui conduit l’employeur trompé à rompre le contrat au bout de quelques mois. Entretemps, la rémunération a été encaissée. L’ESSM chiffre le produit de ces embauches entre 350 et 800 millions de dollars pour la seule année 2024, un flux qui alimente, après blanchiment, le programme nucléaire nord-coréen.
Le rapport évalue à quelques milliers le nombre de ces informaticiens fantômes. Ils gagnent souvent autant qu’un ingénieur ordinaire, environ 10 000 dollars par mois selon l’ESSM, mais ne conservent qu’une fraction de cette somme, l’essentiel étant capté par le régime. Ils travaillent sous objectifs fixés par leur hiérarchie.
Début août, après les révélations américaines, Pyongyang a réfuté en bloc. Il s’agit d’« une accusation politique stéréotypée visant, dans un but sinistre, à ternir l’image de notre État », a réagi un porte-parole de la diplomatie nord-coréenne cité par l’agence officielle KCNA.
Un régime coupé du monde par les sanctions a trouvé la faille la plus banale qui soit : la visioconférence d’embauche. Il suffisait d’un ordinateur, d’un faux nom et d’un employeur pressé.