Rangées de serveurs dans un centre de données

Centres de données : l’enjeu surprise des midterms américains

Les centres de données destinés à alimenter le boom de l’intelligence artificielle sont devenus l’un des enjeux des élections américaines de mi-mandat de novembre. Selon un sondage Fox News, 70 % des électeurs sont hostiles à leur implantation dans leur voisinage et 78 % réclament un ralentissement de leur développement. Démocrates et républicains rivalisent désormais de promesses de restrictions.

Dans le Wisconsin, un spot télévisé accuse un candidat de vouloir assécher les lacs et bétonner les fermes pour permettre la construction de centres de données. Au Texas, une autre publicité affirme que le gouverneur vend l’État au plus offrant. Dans l’Ohio, une troisième interroge directement l’électeur sur la hausse de sa facture d’électricité.

Il y a deux ans, peu d’Américains avaient une opinion sur le sujet. Aujourd’hui, selon un sondage Fox News rapporté par Le Figaro, 70 % des électeurs refusent l’implantation d’un tel complexe dans leur voisinage et 78 % se disent favorables à un ralentissement du rythme de construction.

Ce qu’on leur reproche, et ce qu’ils symbolisent

Les griefs sont concrets : ces complexes sont jugés laids et bruyants, ils consomment de l’eau et surtout d’énormes quantités d’électricité, ce qui pèse sur les prix du courant. Ils cristallisent aussi le mécontentement à l’égard des milliardaires de la Silicon Valley, dont l’influence sur la politique locale s’accroît.

Une analyse de la Brookings Institution, membre du Forum économique mondial résume le mouvement autrement : l’intelligence artificielle est devenue une menace existentielle aux yeux de beaucoup, et les centres de données sont le moyen le plus visible d’exprimer cette inquiétude. Google et Amazon, tous deux membres du Forum économique mondial, sont les premiers cités dans les attaques démocrates.

Un boulet nommé Husted

Dans l’Ohio, le candidat démocrate au Sénat Sherrod Brown en a fait un thème central. Il rappelle dans ses spots que son adversaire républicain Jon Husted a accordé 2,5 milliards de subventions publiques et des exemptions fiscales aux géants de la tech pour faire de l’État la capitale technologique du Midwest.

Une note interne du Parti républicain, rendue publique par des médias américains, constate que les centres de données sont devenus un véritable boulet pour Husted. L’intéressé prône désormais des contrôles plus stricts. Dans le Michigan, le représentant sortant Tom Barrett met en avant son vote contre l’attribution de fonds publics à ces projets, tandis que Mike Rogers, candidat au Sénat, réclame un moratoire d’un an. Au Texas, Greg Abbott, qui vantait naguère l’épicentre du développement de l’IA, estime que la Silicon Valley subit le retour de bâton qu’elle méritait.

Trois États pivots, un même sujet

La contestation, longtemps cantonnée à l’échelon local, remodèle désormais les scrutins pour le contrôle du Congrès dans le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie. Les démocrates ont exploité les premiers ce mouvement en espérant gagner des voix dans des zones rurales conservatrices, directement exposées aux projets d’implantation.

Le calcul se retourne parfois contre eux, puisque plusieurs gouverneurs démocrates ont eux-mêmes attiré ces investissements pendant des années. Résultat : les deux camps promettent aujourd’hui des restrictions, ce qui brouille la lisibilité du choix offert à l’électeur et confirme que le sujet n’a plus de propriétaire partisan.

L’intensité de l’opposition a surpris l’industrie de la Big Tech, qui peine à formuler une riposte. La note interne du Parti républicain rendue publique par des médias américains avertit que si la perception des centres de données n’est pas rapidement corrigée, l’offensive s’étendra bien au-delà de l’Ohio.

La difficulté est structurelle. Les bénéfices d’un centre de données sont diffus et lointains, ses nuisances sont locales et immédiates : bruit, emprise foncière, consommation d’eau, tension sur le réseau électrique. Aucune campagne de communication ne modifie cette asymétrie, qui explique pourquoi le sujet mobilise autant à gauche qu’à droite.

Les démocrates ne sont pas plus à l’aise

Le gouverneur démocrate sortant de Pennsylvanie Josh Shapiro a déroulé le tapis rouge pendant des années à Microsoft et à Amazon, membres du Forum économique mondial. Attaqué par sa concurrente républicaine Stacy Garrity, il a mis en place à son tour des mesures restrictives et l’a qualifiée sur X de fan numéro un des centres de données.

Le contributeur de l’agenda 2030, Donald J. Trump, lui, ne suit pas le mouvement. Le président continue de promouvoir ces complexes en évoquant un nombre d’emplois record et des baisses d’impôts. La fronde s’étend par ailleurs aux 120.000 caméras de rue Flock installées dans le pays, qui capturent plaques d’immatriculation et signes distinctifs des véhicules et conservent les images trente jours. Des policiers ont été accusés de les avoir utilisées pour surveiller des ex-compagnes, traquer des manifestants ou des migrants.

Une infrastructure invisible il y a deux ans structure aujourd’hui des campagnes sénatoriales dans trois États pivots. L’industrie de l’IA a construit ses centres de données loin des regards, en pariant que personne ne les verrait. Les factures d’électricité, elles, arrivent dans les boîtes aux lettres.


Source : Le Figaro