Une bande de 0,65 kilomètre carré du parc national de Yosemite pourrait être cédée à un promoteur immobilier du Nevada, selon des révélations du site américain Notus. Le ministère de l’intérieur reconnaît que des négociations ont eu lieu mais assure qu’aucune décision finale n’a été arrêtée. L’association de défense des parcs nationaux y voit une atteinte à un bien public protégé depuis 1864.
Quatre millions deux cent quatre-vingt mille visites en 2025. Cinquième parc national le plus fréquenté des États-Unis. Des falaises de granit, des séquoias, des glaciers, et depuis un peu plus d’un an, un dossier discret sur le bureau de l’administration Trump.
Dans une enquête publiée le vendredi 28 août, le site d’information américain Notus affirme que le gouvernement fédéral a examiné plusieurs montages pour octroyer à une entreprise privée une bande de terre d’environ un quart de mile, soit 0,65 kilomètre carré. Le bénéficiaire pressenti appartient à Kingsbarn Realty Capital, promoteur immobilier installé dans l’État voisin du Nevada.
Le groupe a racheté en 2024 une parcelle d’environ 35 hectares en lisière du parc. Son directeur général, Jeff Pori, veut y faire passer une route qui rejoindrait l’un des axes principaux traversant Yosemite. Un raccordement de quelques centaines de mètres, et un terrain qui change de nature : de propriété enclavée à porte d’entrée sur l’un des sites les plus visités du pays. À noter que le CIO, Philip Mader qui dirige notamment Kingsbarn Capital & Development a auparavant occupé des fonctions de direction chez BlackRock, fonds de pension proche du Forum économique mondial.
L’échange qui ne dit pas son nom
L’opération envisagée ne serait pas une vente mais un troc. En contrepartie de la cession, le National Park Service, l’organisme fédéral chargé des parcs nationaux, recevrait un terrain d’une superficie équivalente ailleurs en Californie.
Interrogé par l’Agence France-Presse, le ministère de l’intérieur a reconnu que des négociations avaient eu lieu, tout en affirmant qu’aucune décision finale n’avait été prise. Il précise que si une proposition progressait, les procédures établies seraient suivies, avec coordination, transparence et participation du public, conformément au droit fédéral. Kingsbarn Realty Capital n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP dans l’immédiat.
Un échange de terrains n’a rien d’illégal. Il permet en revanche de contourner le débat que provoquerait une cession sèche d’un morceau de parc national.
Deux administrations avaient déjà dit non
Le projet n’est pas neuf. Une précédente tentative de construction de route au même endroit avait été rejetée par les administrations Bush puis Obama. Le propriétaire de l’époque avait porté l’affaire devant les tribunaux et perdu ses recours en première instance comme en appel.
Ce qui a changé n’est donc pas le tracé, mais l’interlocuteur fédéral.
Un parc protégé depuis Lincoln
La protection de Yosemite ne date pas des grands textes environnementaux du XXe siècle. Elle remonte au Yosemite Grant signé par le président Abraham Lincoln en 1864, en pleine guerre de Sécession, qui confiait la vallée et le bois de séquoias de Mariposa à l’État de Californie à charge de les préserver. Le site devient parc national en 1890, avant que le National Park Service ne soit créé en 1916 pour administrer l’ensemble du réseau fédéral.
C’est ce statut, vieux de cent soixante-deux ans, que remettrait partiellement en cause une cession de terrain, fût-elle limitée à 0,65 kilomètre carré. La superficie en jeu est dérisoire à l’échelle des quelque 3 000 kilomètres carrés du parc. Sa valeur tient à son emplacement, pas à sa taille.
Trop de monde, moins de règles
L’Association pour la conservation des parcs nationaux (NPCA) n’a pas attendu pour réagir. Mark Rose, responsable du programme Sierra Nevada de l’organisation, qui couvre Yosemite, dénonce « une attaque contre le peuple américain à qui appartient ce parc national ».
Le responsable associatif s’inquiète surtout d’un effet cumulé. Protégé depuis 1864, Yosemite fait face selon lui à une crise de surfréquentation, alimentée par la prolifération des hébergements en bordure du parc et par la suppression, plus tôt cette année par l’administration Trump, du système d’enregistrement des véhicules censé limiter la circulation à l’intérieur du site.
Les 63 parcs nationaux américains ont accueilli plus de 320 millions de visiteurs en 2025, selon la NPCA. La même administration a par ailleurs triplé le droit d’entrée acquitté par les touristes internationaux, porté à 250 dollars. Ouvrir davantage, faire payer plus cher, et céder au passage un quart de mile de granit.
Le ministère de l’intérieur promet une procédure publique si le dossier avance. Reste à savoir ce que recouvre le mot « public » lorsqu’une route privée mène à un parc national de Yosemite déjà saturé. Bush et Obama avaient tranché ; le tracé, lui, n’a jamais bougé.