Retraite par capitalisation : qui pousse à son développement dans le monde ?

Banque mondiale, OCDE, Commission européenne, assureurs, fonds de pension et géants de la gestion d’actifs : depuis plusieurs décennies, de nombreux acteurs internationaux encouragent le développement de systèmes de retraite reposant davantage sur l’épargne investie sur les marchés financiers. Tous ne peuvent pas être qualifiés de lobbyistes au sens strict, mais leurs recommandations, leurs consultations et leurs intérêts économiques contribuent à installer la retraite par capitalisation au cœur des politiques publiques.

La question des retraites ne se joue plus uniquement entre gouvernements, syndicats et organisations patronales. Elle mobilise désormais une vaste infrastructure internationale composée d’organisations économiques, de régulateurs, de gestionnaires d’actifs, d’assureurs et de représentants de fonds de pension.

Leur point commun : considérer que face au vieillissement démographique et aux difficultés financières rencontrées par certains régimes publics, une part croissante des revenus des futurs retraités devrait provenir d’une épargne accumulée pendant leur vie professionnelle et investie sur les marchés.

Cette orientation ne signifie pas nécessairement la disparition des retraites publiques par répartition. La plupart des institutions internationales défendent aujourd’hui plutôt des systèmes dits « multi-piliers », combinant retraite publique, régimes professionnels et épargne individuelle.

La Banque mondiale, pionnière du modèle des retraites à plusieurs piliers

La Banque mondiale, membre du Forum économique mondial a joué un rôle historique dans la diffusion de cette doctrine.

À partir des années 1990, elle a encouragé de nombreux pays à réorganiser leur système de retraite autour de plusieurs piliers. Une évaluation interne de la Banque décrit elle-même l’institution comme ayant été un « leader » dans la réforme des systèmes de pension et rappelle que sa stratégie reposait sur un modèle comprenant notamment un pilier public non capitalisé, un pilier privé financé par capitalisation et un pilier volontaire.

L’influence de la Banque mondiale a été particulièrement forte dans les économies émergentes et les pays en transition après la chute du bloc soviétique.

Sa doctrine a toutefois évolué. Les limites de certaines privatisations intégrales des systèmes de retraite ont conduit l’institution à adopter une approche plus prudente. La Banque mondiale ne défend donc plus simplement le remplacement des systèmes publics par des fonds privés, mais plutôt une diversification des sources de revenus à la retraite.

Son rôle reste néanmoins déterminant dans la diffusion internationale du modèle des retraites financées par l’accumulation d’actifs.

L’OCDE défend ouvertement une composante financée par des actifs

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) également membre du WEF constitue un autre acteur essentiel.

Il serait incorrect de la présenter comme un lobby financier. Elle produit en revanche des normes, des recommandations et des analyses qui influencent directement les politiques publiques de ses États membres.

L’OCDE dispose ainsi d’un programme entier consacré aux « asset-backed pensions », c’est-à-dire aux retraites financées par des actifs comme les actions, les obligations ou l’immobilier.

L’organisation considère que ces dispositifs jouent un rôle croissant dans les systèmes de retraite mondiaux. Selon ses données, les actifs destinés à financer les retraites représentaient environ 70 000 milliards de dollars fin 2024, soit plus de 105 % du PIB cumulé des pays de l’OCDE. Environ 63 000 milliards étaient gérés par des fonds et autres prestataires de retraite.

Dans son Pensions Outlook 2018, l’OCDE recommandait déjà des systèmes diversifiés combinant retraites par répartition et composante capitalisée. Elle préconisait toutefois une transition progressive lorsque les cotisations destinées à la capitalisation viennent remplacer tout ou partie d’un régime existant par répartition.

Plus récemment, l’organisation a également recommandé aux pouvoirs publics de concevoir des incitations financières afin d’encourager les salariés à contribuer aux régimes de retraite à cotisations définies et aux dispositifs volontaires d’épargne-retraite.

En Europe, la Commission veut développer les retraites complémentaires

L’Union européenne constitue aujourd’hui l’un des principaux terrains où cette orientation devient concrète.

Depuis 2025, la Commission européenne d’Ursula von der Leyen, proche du WEF, son projet d’Union de l’épargne et des investissements, destiné notamment à orienter davantage l’épargne des Européens vers les marchés de capitaux.

L’objectif affiché est double : préparer financièrement les citoyens à la retraite tout en mobilisant leur épargne pour financer l’économie européenne, notamment l’innovation, les infrastructures, la transition énergétique et la défense.

Le développement des retraites complémentaires figure explicitement parmi les priorités du programme.

La Commission a notamment travaillé sur l’inscription automatique des salariés dans certains systèmes de retraite complémentaire, sur les tableaux de bord permettant de suivre ses droits à pension et sur la réforme du PEPP, le produit paneuropéen d’épargne-retraite.

En novembre 2025, elle a présenté un ensemble de mesures destiné à renforcer les retraites complémentaires, tout en précisant qu’elles devaient « compléter et non remplacer » les retraites publiques, considérées comme le socle des systèmes européens.

La nuance est essentielle : Bruxelles ne propose officiellement pas la substitution généralisée de la capitalisation à la répartition. Elle cherche en revanche clairement à augmenter la part des retraites professionnelles et individuelles investies sur les marchés.

PensionsEurope : le lobby européen des fonds de pension

À côté des institutions publiques apparaissent des organisations dont la fonction de représentation des intérêts économiques est beaucoup plus directe.

PensionsEurope représente les associations nationales de fonds de pension et les institutions de retraite professionnelle.

L’organisation indique explicitement promouvoir les retraites professionnelles et « d’autres types de retraites financées par capitalisation » à travers l’Europe.

Elle intervient régulièrement dans les consultations européennes sur la réglementation financière, la fiscalité, les fonds de pension ou le PEPP.

En avril 2026, PensionsEurope a par exemple publié sa position sur la réforme du produit paneuropéen d’épargne-retraite. L’organisation estime que la suppression de certains obstacles pourrait favoriser son développement, même si elle s’inquiète parallèlement d’une éventuelle concurrence entre le PEPP et certains régimes professionnels existants.

PensionsEurope représente donc l’un des interlocuteurs les plus directement identifiables lorsqu’il s’agit du lobbying en faveur des retraites financées par des actifs auprès des institutions européennes.

Insurance Europe défend le rôle des assureurs dans l’épargne-retraite

Les assureurs constituent un autre pilier économique du système.

Insurance Europe, la fédération européenne du secteur, intervient régulièrement dans les discussions relatives aux retraites, à l’épargne longue et à l’Union de l’épargne et des investissements.

La fédération dispose d’une activité spécifique consacrée aux politiques de retraite et publie des positions adressées aux institutions européennes. Elle a notamment présenté en mars 2026 sa position sur le paquet européen consacré aux retraites complémentaires.

L’enjeu économique est considérable. Insurance Europe rappelle que les assureurs européens gèrent environ 9 500 milliards d’euros d’actifs et figurent parmi les plus importants investisseurs institutionnels du continent. L’organisation réclame logiquement que les produits d’assurance-vie et d’épargne proposés par ses membres occupent une place importante dans les dispositifs européens destinés à mobiliser l’épargne des ménages.

Une enquête publiée par la fédération en novembre 2025 estimait par ailleurs que 41 % des Européens interrogés ne contribuaient encore à aucun dispositif de retraite complémentaire, présentant cette situation comme un « pension gap » nécessitant une action politique.

Les liens indirects d’Insurance Europe avec le WEF sont nombreux. Christian Mumenthaler, ancien CEO de Swiss Re et président du Reinsurance Advisory Board d’Insurance Europe, était également co-chair de la World Economic Forum Alliance of CEO Climate Leaders, selon Insurance Europe elle-même. Le WEF dispose aussi de profils de dirigeants de compagnies représentées dans cet écosystème, comme Zurich Insurance.

Le président actuel d’Insurance Europe, Frédéric de Courtois était jusqu’à fin 2025 directeur général adjoint d’AXA, groupe membre du WEF. Il est actuellement administrateur de Munich Re et senior adviser auprès de Bridgepoint et McKinsey.

ICI Global représente directement l’industrie mondiale de la gestion d’actifs

Aux États-Unis et au niveau international, l’Investment Company Institute (ICI) constitue un acteur particulièrement important.

ICI représente l’industrie des fonds d’investissement et des gestionnaires d’actifs.

Contrairement à une institution comme l’OCDE, l’organisation assume explicitement une activité d’advocacy, c’est-à-dire de défense des intérêts de son secteur auprès des décideurs publics.

Parmi ses priorités figurent directement les politiques de retraite et d’épargne. Aux États-Unis, ICI défend notamment les comptes individuels de retraite, les plans 401(k) et les régimes à cotisations définies. Elle appelle également le Congrès à renforcer certaines incitations fiscales destinées à encourager les ménages à épargner pour leur retraite.

ICI Global intervient également auprès des institutions européennes.

En mars 2026, l’organisation a salué la réforme proposée du PEPP, estimant qu’elle reprenait plusieurs recommandations qu’ICI défendait depuis longtemps. Elle demandait néanmoins de nouvelles modifications afin de rendre le produit plus attractif commercialement et de permettre à l’épargne-retraite de contribuer davantage à l’Union européenne de l’épargne et des investissements.

On se trouve ici clairement dans une activité de lobbying institutionnel menée par une organisation représentant directement l’industrie financière.

BlackRock : quand la retraite devient un marché stratégique

Les grands gestionnaires d’actifs ont naturellement un intérêt économique majeur au développement de la retraite par capitalisation.

Plus les salariés accumulent d’argent dans des fonds de pension, plans professionnels ou produits d’épargne-retraite, plus le volume d’actifs confiés aux sociétés de gestion augmente.

BlackRock, géant du Forum économique mondial constitue l’exemple le plus spectaculaire.

Dans sa lettre annuelle aux investisseurs de 2026, son PDG Larry Fink qui préside également le WEF indique que plus de la moitié des quelque 14 000 milliards de dollars d’actifs gérés par BlackRock sont liés directement ou indirectement à la retraite.

Le groupe se présente également comme le premier gestionnaire mondial sur le marché des régimes à cotisations définies et indique gérer plus de 600 milliards de dollars dans sa gamme de fonds à échéance LifePath.

BlackRock ne se contente pas de commercialiser des produits.

Le groupe publie régulièrement des recommandations à destination des employeurs et des pouvoirs publics. En juin 2026, il encourageait notamment le développement de l’inscription automatique aux plans d’épargne-retraite, l’augmentation des cotisations et le développement de solutions permettant de transformer l’épargne accumulée en revenu régulier après le départ à la retraite.

Son rapport Read on Retirement 2026 va encore plus loin en présentant comme prochaine frontière les « Personal Pensions », reposant notamment sur une gestion professionnelle, la diversification des investissements, les marchés privés et des mécanismes de revenus garantis.

L’intérêt commercial apparaît évident : l’expansion de la retraite capitalisée augmente mécaniquement la quantité d’épargne susceptible d’être confiée aux gestionnaires d’actifs.

Cela ne signifie cependant pas que BlackRock chercherait nécessairement à supprimer les retraites publiques. Les propositions du groupe portent surtout sur l’expansion des dispositifs complémentaires investis sur les marchés.

Un vaste écosystème plutôt qu’un lobby unique

Ainsi, il existe un écosystème d’intérêts convergents. D’un côté, des institutions comme la Banque mondiale et l’OCDE produisent depuis plusieurs décennies des études et des recommandations favorables aux systèmes combinant plusieurs sources de financement de la retraite.

De l’autre, les gouvernements et institutions européennes cherchent désormais à utiliser davantage l’épargne-retraite pour financer les marchés de capitaux et les investissements de long terme.

Enfin, les assureurs, fonds de pension et sociétés de gestion ont un intérêt financier direct au développement de ces dispositifs et disposent de leurs propres organisations de lobbying.

Les frontières entre ces différents niveaux sont d’autant plus importantes à observer que les mêmes notions circulent d’une organisation à l’autre : « pension gap », vieillissement démographique, diversification des retraites, inscription automatique, épargne longue, investissement productif ou encore développement des marchés de capitaux.

La retraite, nouvelle source de financement des marchés européens

L’évolution récente de la politique européenne illustre particulièrement cette convergence.

La Commission explique désormais ouvertement que le développement de l’épargne-retraite doit également permettre de financer l’économie européenne.

Le Parlement européen résumait en 2025 cette orientation sous un titre particulièrement explicite : « Private financing of the EU economy through pensions », soit le financement privé de l’économie européenne par les retraites. Le document rappelle que la stratégie européenne prévoit d’augmenter la participation aux retraites complémentaires ainsi que de favoriser des dispositifs d’inscription automatique.

L’autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles, l’EIOPA, a elle-même proposé en 2025 le développement de l’auto-enrolment afin d’étendre la couverture des retraites complémentaires.

En 2026, le Conseil de l’Union européenne a par ailleurs adopté sa position de négociation sur la réforme du PEPP, avec l’objectif revendiqué de rendre ce produit privé paneuropéen plus attractif et plus accessible.

La question de la retraite dépasse ainsi progressivement le seul financement des pensions.

Elle devient également une question de politique financière : comment transformer une partie de l’épargne des salariés européens en capitaux de long terme disponibles pour les entreprises, les infrastructures et les marchés financiers ?

C’est précisément à l’intersection de ces deux objectifs que se retrouvent aujourd’hui institutions internationales, Commission européenne, fonds de pension, assureurs et géants mondiaux de la gestion d’actifs.