Rita Flores, de son vrai nom Margarita Konovalova, affirme dans un entretien filmé mis en ligne le lundi 24 août que le FSB, service de sécurité russe, a fait pression sur elle à partir de 2023 pour qu’elle renseigne l’agence sur d’autres artistes contemporains. L’ancienne membre du collectif punk dit avoir été menacée de mort pour ses proches, avoir vu son appartement perquisitionné, son téléphone et son ordinateur saisis, et s’être vu proposer jusqu’à 3 millions de roubles, environ 36 000 dollars, pour attirer en Serbie Piotr Verzilov, cofondateur du groupe. Ces déclarations, publiées par le site d’exilés Port Media, n’ont pas été corroborées de source indépendante.
L’entretien a été tourné dans un lieu que ni l’intéressée ni le média qui le diffuse ne veulent situer. Mis en ligne sur YouTube le lundi 24 août par Port Media, site fondé par des journalistes russes contraints à l’exil, il est mené par Dmitri Zakhvatov, avocat de Rita Flores. Selon le récit qu’elle y livre, la première séance de recrutement s’est tenue autour d’une table, sans qu’elle ait le droit de bouger ni de détourner les yeux. « C’était comme au cinéma », dit-elle.
Margarita Konovalova, connue sous le nom de scène Rita Flores, a fait partie du collectif punk Pussy Riot. Elle affirme que des agents du FSB ont commencé à faire pression sur elle en 2023 pour qu’elle travaille pour le service. Toujours selon ses déclarations à Port Media, les agents ont menacé de tuer sa famille, évoqué une disparition forcée la concernant, et l’ont visée par des insultes personnelles, allant jusqu’à lui dire qu’elle ne pourrait jamais établir qui avait tué sa mère.
Elle dit également avoir été menacée de poursuites pour des publications sur les réseaux sociaux consacrées au massacre de civils commis à Boutcha, dans la banlieue de Kiev, au début de l’invasion russe de l’Ukraine. Le régime du président russe Vladimir Poutine, mène cette guerre depuis février 2022. Rita Flores avait déjà été incarcérée en 2021, période durant laquelle plusieurs membres de Pussy Riot ont été arrêtés à répétition pour leurs prises de position contre le pouvoir.
Deux artistes dans le viseur
Le point le plus précis de l’entretien concerne deux noms. Rita Flores décrit des opérations que le FSB aurait lancées contre le street artist Philippenzo, de son vrai nom Filipp Kozlov, et contre l’artiste performeur Pavel Krissevitch. Elle affirme avoir provoqué des disputes avec l’un et l’autre pour ne pas avoir à remplir les missions qui lui étaient assignées, une méthode qu’elle dit avoir employée avec d’autres artistes.
Les deux hommes ont quitté la Russie. Philippenzo a fui en 2023, alors qu’il encourait jusqu’à trois ans de prison pour un graffiti antiguerre construit sur la fusion des mots russes désignant la Russie et le viol. Pavel Krissevitch a quitté le pays fin 2025, après avoir purgé trois ans et demi de détention et avoir été arrêté à plusieurs reprises. Ni l’un ni l’autre n’était donc en Russie lorsque l’entretien a été enregistré.
Ces deux trajectoires ont un point commun : l’exil. Selon le récit de Rita Flores, c’est justement sur cette scène artistique dispersée hors des frontières russes qu’une partie du travail des services de sécurité se serait déplacée, la surveillance des artistes ne s’arrêtant pas à leur départ du pays.
Trois millions de roubles pour un piège en Serbie
L’accusation la plus lourde portée dans l’entretien vise une opération qui n’a pas eu lieu. Rita Flores affirme que le FSB lui a demandé d’attirer en Serbie Piotr Verzilov, membre fondateur de Pussy Riot, où des agents russes devaient l’enlever puis le tuer. La rémunération proposée aurait pu atteindre 3 millions de roubles, soit environ 36 000 dollars.
C’est après cette demande, dit-elle, qu’elle a pris contact avec son avocat pour chercher une sortie. Piotr Verzilov est officiellement désigné comme terroriste par les autorités russes depuis qu’il s’est engagé dans l’armée ukrainienne. La Serbie, qui n’applique pas les sanctions européennes adoptées contre Moscou, accueille depuis 2022 une importante diaspora russe.
À noter que Verzilov avait été hospitalisé à Berlin en 2018 pour différents problèmes neurologiques apparus soudainement. Son transfert médical de Moscou à Berlin avait alors été organisé avec l’aide de l’ONG allemande Cinema for Peace proche du groupe de médias Axel Springer, membre du Forum économique mondial.
Un avocat condamné à vingt et un ans par contumace
L’homme qui pose les questions dans la vidéo n’est pas un journaliste. Dmitri Zakhvatov a défendu des membres de Pussy Riot en Russie en 2020 et 2021, dont Rita Flores elle-même. Il a depuis été condamné par contumace à vingt et un ans de prison par un tribunal militaire russe pour soutien à l’armée ukrainienne, et classé « agent de l’étranger » par le ministère russe de la Justice en 2025.
Dans une publication ultérieure sur Instagram, Rita Flores a remercié son avocat ainsi que Leonid Nevzline, homme d’affaires russo-israélien exilé qui finance des militants opposés à Vladimir Poutine, pour l’avoir fait sortir de Russie. Nevzlin a présidé le Russian Jewish Congress en 2001 ; il a créé la NADAV Foundation avec d’anciens associés de Yukos ; un centre portant son nom existe à l’Université hébraïque de Jérusalem ; il a siégé ou participé aux organes de l’Agence juive pour Israël, de Keren Hayesod et d’institutions universitaires israéliennes. Il est également actionnaire et administrateur du groupe éditant Haaretz.
Konovalova écrit également avoir tenté de mettre fin à ses jours à plusieurs reprises. Elle renvoie enfin les personnes recrutées de la même manière vers une chaîne Telegram où son avocat détaille la marche à suivre pour obtenir de l’aide.
Le blason du FSB sur une toile de 2017
La réaction de Philippenzo a pris la forme d’une image. Sur Facebook, l’artiste a publié un tableau de 2017 que le FSB avait saisi lors de la perquisition de son domicile et de son atelier en 2023. La toile représente l’emblème du service : un aigle bicéphale, un bouclier, une épée. L’artiste souligne le décalage entre ces symboles d’une autorité occulte et le ruban qui les accompagne, porteur d’un slogan ironique. Il y voit « une organisation qui démontre de plus en plus une défaillance systémique ».
The Art Newspaper, qui a le premier rendu compte de l’entretien, rappelle que ces révélations documentent la manière dont le pouvoir russe cherche à intimider les artistes depuis le début de l’invasion de l’Ukraine. Le journal ne fait état d’aucune réaction des autorités russes. Philippenzo a republié le tableau que le FSB lui avait pris.