Tourisme casher : dans les Alpes, la fréquentation estivale ravive des tensions

Depuis plusieurs décennies, les Alpes françaises accueillent chaque été des familles et des communautés juives orthodoxes attirées par la montagne et un cadre de vacances compatible avec leurs pratiques religieuses. Aux Deux Alpes, une vidéo montrant une commerçante reprocher à des vacanciers juifs d’être « trop nombreux » a toutefois ravivé les tensions autour de cette fréquentation estivale. Derrière la polémique se dessinent des questions de cohabitation, mais aussi un modèle touristique et économique particulier, souligne Sud-Ouest.

Chaque été, les sommets alpins deviennent une destination privilégiée pour une partie des communautés juives orthodoxes et ultra-orthodoxes. L’air de la montagne, la randonnée, le rafting et l’éloignement des plages correspondent notamment à la recherche de vacances respectant davantage les règles de pudeur observées par certaines familles pratiquantes.

Cette présence ancienne se retrouve notamment aux Deux Alpes, en Isère, où se tient depuis plusieurs années le séminaire estival Beth Loubavitch. Créé à la fin des années 1960, ce rendez-vous du judaïsme francophone s’est déplacé au fil du temps entre différentes stations alpines et peut attirer plusieurs centaines de participants.

Mais, à la mi-août 2026, la cohabitation a brutalement quitté le registre des habitudes estivales pour devenir une affaire judiciaire et politique. Une vidéo de quelques dizaines de secondes, tournée dans une buvette située près de la luge d’été des Deux Alpes, a largement circulé sur les réseaux sociaux.

La séquence montre une commerçante s’adressant à Élie Sultan, un vacancier juif orthodoxe venu avec sa famille. Elle lui reproche notamment que la communauté juive soit « trop nombreuse » dans la station et affirme que cette présence finit par « excéder » des gens.

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez et Aurore Bergé, ministre chargée de la lutte contre les discriminations, ont condamné les déclarations. Le parquet de Grenoble a ouvert une enquête pour « provocation publique à la haine ou à la violence en raison de l’origine ou de la religion ». La commerçante a reconnu avoir tenu les propos lors de son audition tout en donnant sa version du contexte. Le dossier d’enquête de la gendarmerie a depuis été clôturé et transmis au parquet de Grenoble, qui doit décider des éventuelles suites judiciaires.

Selon Sud-Ouest, le différend aurait initialement porté sur le règlement intérieur de l’établissement, qui impose aux personnes de commander avant de s’installer et prévoit qu’une place assise soit occupée par un consommateur. Ce contexte fait partie des éléments examinés par la justice et ne change pas la nature des propos qui ont motivé l’ouverture de l’enquête.

Entre sentiment de rejet et difficultés de cohabitation

Élie Sultan, 53 ans, propriétaire d’une librairie juive à Paris et habitué de longue date des Deux Alpes, a expliqué à Sud-Ouest avoir été choqué par la scène. Me Éric Hattab, président du Crif Grenoble-Dauphiné, a de son côté dénoncé la logique consistant à considérer qu’un nombre excessif de Juifs pourrait fréquenter une station.

Sur place, les réactions apparaissent cependant contrastées. Plusieurs commerçants interrogés anonymement par Sud-Ouest estiment que l’incident a été amplifié et évoquent des déclarations sorties de leur contexte. D’autres habitants ou vacanciers expriment ouvertement leur lassitude à l’égard des groupes orthodoxes et ultra-orthodoxes.

Les reproches portent notamment sur une supposée faible intégration à la vie de la station, sur la concentration de la consommation dans des établissements casher ou encore sur certaines pratiques liées au shabbat. Des témoignages recueillis par Sud-Ouest font ainsi état de critiques concernant des plaques chauffantes laissées en fonctionnement ou des interphones désactivés.

Le shabbat, observé du vendredi soir au samedi soir par les juifs pratiquants, s’accompagne en effet de règles religieuses strictes. Pour les plus observants, certaines actions impliquant l’électricité sont notamment proscrites. Dans des résidences touristiques collectives, ces pratiques peuvent nécessiter des adaptations et, parfois, susciter des incompréhensions relève Sud-Ouest.

De leur côté, plusieurs vacanciers juifs décrivent un sentiment récurrent d’être observés ou désignés comme un groupe à part. Hannah Lasry explique ainsi à Sud-Ouest avoir le sentiment que sa communauté est régulièrement « montrée du doigt ». Une autre vacancière, Helena, nuance toutefois ce constat : selon elle, les manifestations hostiles restent des cas isolés et sa famille continue de se sentir bien accueillie dans la station.

La mairie des Deux Alpes a rappelé dans un communiqué ses « valeurs d’ouverture, de respect et d’inclusion ». La prudence reste néanmoins palpable parmi les élus locaux. Un responsable d’une autre station alpine interrogé par Sud-Ouest décrit ainsi le dossier comme un « sujet brûlant », tant les discussions autour de la religion, du tourisme et de la cohabitation peuvent rapidement s’enflammer.

La montagne, destination privilégiée de familles orthodoxes

L’attrait des Alpes pour ces vacanciers ne date pas de la polémique des Deux Alpes. Pour certaines familles orthodoxes, la montagne réunit plusieurs avantages : climat d’altitude, activités de plein air et environnement jugé davantage compatible avec leurs principes de pudeur.

À cette fréquentation familiale s’ajoutent des séjours organisés capables de réunir plusieurs centaines de personnes. Leur fonctionnement repose notamment sur la cacheroute, l’ensemble des règles alimentaires du judaïsme, ce qui impose une organisation spécifique des cuisines, des approvisionnements et de la restauration.

Cette contrainte explique en partie le développement d’une économie touristique parallèle ou spécialisée. Des organisateurs de séjours casher peuvent louer ou privatiser des établissements hôteliers entiers afin d’adapter leur fonctionnement aux prescriptions religieuses.

À l’Alpe d’Huez, Deborah Sultan et son mari ont par exemple loué un hôtel par l’intermédiaire de leur société Niphla Events. Quelque 250 clients venus de différents pays y ont séjourné au mois d’août dans le respect des règles de la cacheroute, selon Sud-Ouest.

Un poids économique en net recul à l’Alpe d’Huez

Cette clientèle a longtemps représenté une part non négligeable de l’activité estivale de certaines stations. En 2019, l’Alpe d’Huez estimait ainsi que le tourisme casher représentait près de 20 % de sa fréquentation au mois d’août.

En 2026, cette proportion n’atteindrait plus qu’environ 1 %, selon Sébastien Mérignargues, directeur de l’office de tourisme cité par Sud-Ouest. La transformation du parc hôtelier expliquerait en partie cette chute : la montée en gamme de nombreux établissements a considérablement augmenté le coût d’une privatisation complète.

Pour certains hôteliers, ces séjours organisés conservent néanmoins un intérêt évident : ils permettent de remplir en bloc des établissements qui pourraient autrement connaître une fréquentation plus incertaine pendant la saison estivale.

L’expérience de l’Alpe d’Huez montre aussi que les crispations ne sont pas nécessairement immuables. Jean-Yves Noyrey, maire de la commune, se souvient de tensions anciennes concernant notamment l’utilisation partagée de la piscine ou du terrain de football. Il estime aujourd’hui que la situation s’est nettement améliorée, à la faveur d’efforts réalisés de part et d’autre. Aux Deux Alpes, l’affaire de la buvette rappelle cependant combien cet équilibre demeure fragile.

Sources :

Sud Ouest — « Le tourisme estival casher crée des tensions dans les stations des Alpes », article publié le 23 août 2026, avec AFP.

AFP via Boursorama — « Dans les Alpes, la paix fragile du tourisme estival casher », 23 août 2026.

Le Dauphiné Libéré — dossier d’enquête sur les propos d’une commerçante transmis au parquet, 18 août 2026.

TF1 Info — enquête ouverte après les propos d’une commerçante des Deux Alpes, 15 août 2026.