Le sceau de la CIA dans le hall du siège de l'agence à Langley

Opération Artichoke : la CIA voulait droguer des populations

Un document de sept pages intitulé « Special Research for Artichoke », déclassifié une première fois en 1982 et versé l’an dernier à la salle de lecture en ligne de la CIA, détaille un projet de produits chimiques destinés à modifier le comportement humain, y compris à l’échelle de populations entières. L’agence y envisage une diffusion par la nourriture, les cigarettes ou des traitements médicaux. Le programme a précédé MKUltra, dont l’essentiel des archives a été détruit dans les années 1970.

Le document tient en sept pages. Il porte un titre administratif, « Special Research for Artichoke », et il a suivi le parcours ordinaire des archives sensibles américaines : classifié, déclassifié une première fois en 1982, puis versé l’an dernier à la salle de lecture en ligne de l’agence, où n’importe qui peut désormais le consulter. C’est ce versement qui a relancé son examen, rapporte UNILAD Tech, qui cite également le Daily Mail.

Son objet est le développement de substances chimiques capables de modifier le comportement humain. Le texte n’évoque pas seulement des cas individuels : il envisage explicitement une application à des populations entières, par la nourriture, les cigarettes ou des traitements médicaux.

La justification s’appelle l’URSS

Le mémo se donne pour tâche d’évaluer les affirmations selon lesquelles l’URSS ou ses satellites auraient mis au point de nouvelles techniques significatives à cette fin. C’est le raisonnement standard de l’époque : on développe l’arme parce que l’adversaire est soupçonné de la développer. La documentation historique du renseignement américain de la guerre froide est saturée de cette symétrie.

Le document pousse l’hypothèse plus loin encore, en se demandant si un individu pourrait être conduit à commettre une tentative d’assassinat de manière involontaire. La question est posée sur le mode de la recherche exploratoire. Elle figure néanmoins noir sur blanc dans un document de travail d’une agence de renseignement.

Artichoke, puis MKUltra

Artichoke n’est pas resté isolé. Le programme MKUltra lui a succédé et a mobilisé LSD, hypnose, neurochirurgie et électrochocs sur des sujets qui, pour beaucoup, ignoraient être des sujets. Les auditions de la commission Church, au Sénat américain, ont établi en 1975 l’existence et l’ampleur de ces expérimentations.

Un détail administratif résume à lui seul le rapport de l’agence à sa propre mémoire : une grande partie des dossiers a été détruite dans les années 1970, soit environ vingt ans après les plans initiaux. Ce qui subsiste aujourd’hui provient pour l’essentiel de copies égarées dans des dossiers financiers, retrouvées après coup.

Ce que le document prouve, et ce qu’il ne prouve pas

Un projet de recherche n’est pas une opération conduite. Le document décrit des intentions, des pistes et des évaluations, non des faits établis d’empoisonnement de population. La distinction est essentielle et le texte lui-même ne permet pas de la franchir.

Elle ne rend pas le document anodin pour autant. Il documente ce qu’une agence de renseignement occidentale considérait comme un champ de recherche légitime au début des années 1950, et il permet de mesurer la distance entre ce que les institutions envisagent en interne et ce qu’elles reconnaissent publiquement. C’est précisément la raison d’être d’une politique de déclassification.

Bluebird, Artichoke, Olson

Artichoke a un prédécesseur et une victime. Le prédécesseur s’appelle Bluebird, programme lancé en 1950 et rebaptisé Artichoke l’année suivante. La victime la plus documentée s’appelle Frank Olson, biochimiste de l’armée américaine mort en novembre 1953 après une chute du dixième étage d’un hôtel new-yorkais, quelques jours après avoir reçu du LSD à son insu lors d’une réunion organisée par des agents de la CIA.

Il aura fallu vingt-deux ans pour que le lien soit reconnu. En 1975, après les révélations de la commission Rockefeller, le gouvernement américain a présenté ses excuses à la famille Olson et conclu un règlement financier. C’est cette séquence, plus que les mémos eux-mêmes, qui a durablement installé ces programmes dans la mémoire publique américaine.

L’opération Artichoke appartient à l’histoire. La question qu’elle pose ne s’y limite pas : elle porte sur les archives que les institutions choisissent de conserver, et sur celles qu’elles décident de faire disparaître. Vingt ans après les plans, il ne restait presque plus rien à lire.


Source : UNILAD Tech – https://www.uniladtech.com/news/declassified-cia-files-reveal-plan-drug-entire-populations-397149-20260224