La Chine accélère sa stratégie de remplacement des technologies américaines au sein de son appareil d’État. Selon des informations publiées le 18 août 2026 par Bloomberg, média membre du Forum économique mondial, le ministère chinois de la Sécurité d’État aurait demandé à plusieurs organismes liés à l’État de désinstaller une version spécialement adaptée de Windows 10, plusieurs mois avant la date initialement prévue pour son abandon.
Cette décision concernerait Windows 10 China Government Edition, une édition spécialement développée pour les administrations chinoises par C&M Information Technologies, ou CMIT. Cette société est une coentreprise fondée par Microsoft et le groupe public chinois China Electronics Technology Group Corporation, CETC.
Microsoft, GAFAM membre du Forum économique mondial avait officiellement annoncé cette version en 2017, expliquant qu’elle avait été développée spécifiquement pour les clients gouvernementaux chinois avec le soutien de CETC. Lenovo, entreprise membre du WEF faisait alors partie des premiers fabricants chargés de la préinstaller sur ses ordinateurs.
Selon Bloomberg, CMIT prévoyait initialement de mettre fin à cette version de Windows en février 2027. Le ministère chinois de la Sécurité d’État aurait toutefois demandé à certains organismes publics d’anticiper son retrait en raison de préoccupations concernant la sécurité des données. La nature exacte des vulnérabilités ou des risques redoutés par Pékin n’a pas été précisée.
Microsoft a indiqué à Bloomberg ne pas avoir connaissance d’un incident de sécurité touchant le produit et assure que celui-ci continue de recevoir régulièrement des mises à jour de sécurité. Le Bureau d’information du Conseil des affaires d’État chinois n’a, de son côté, pas répondu à la demande de commentaire du média américain.
Il faut donc apporter une nuance importante : aucun communiqué public du ministère chinois de la Sécurité d’État consultable à ce jour ne confirme officiellement un ordre général imposant à toutes les administrations chinoises d’abandonner Windows immédiatement. L’information concernant cette directive repose pour l’instant sur les sources de Bloomberg et concerne « certains organismes liés à l’État ». Elle a ensuite été reprise notamment par Tom’s Hardware, TechRadar, TechSpot et The Straits Times.
Les marchés publics chinois montrent cependant que Windows est déjà en train de disparaître
Si le périmètre exact de la nouvelle directive reste difficile à mesurer, la stratégie chinoise de remplacement de Windows est, elle, parfaitement documentée.
Les données du China Government Procurement Network, le portail officiel chinois des marchés publics, montrent qu’en 2026 les administrations centrales achètent déjà massivement des ordinateurs configurés avec des systèmes d’exploitation chinois.
En février 2026, par exemple, un marché portant sur des ordinateurs portables destinés aux organismes centraux proposait Kylin, UnionTech UOS et Zhongke Fangde comme systèmes d’exploitation disponibles. Pour une configuration Lenovo, la ligne correspondant à « Win10 Shenzhou Netcom Edition », c’est-à-dire la version gouvernementale chinoise de Windows 10, apparaissait avec un simple « / », indiquant qu’elle n’était pas proposée pour cette configuration.
Le phénomène s’est encore renforcé quelques mois plus tard.
Dans un appel d’offres de juin 2026 concernant des ordinateurs portables pour les administrations centrales, les configurations de plusieurs fournisseurs, notamment Tsinghua Tongfang et Unis, étaient proposées avec Kylin, UOS, Zhongke Fangde ou d’autres systèmes répondant aux normes chinoises de sécurité. Là encore, Windows 10 Government Edition n’était pas disponible sur ces configurations.
Le même mois, un important marché portant sur des ordinateurs de bureau illustre l’échelle du changement. Les administrations chinoises ont notamment commandé 2 638 ordinateurs auprès d’Anlingxin, proposés avec Kylin, UOS ou d’autres systèmes nationaux répondant aux critères de sécurité. Windows 10 Government Edition n’était pas proposé.
Plus de 2 600 machines dans un seul lot
Les marchés publics de juillet 2026 sont encore plus explicites.
Le 8 juillet, le Centre des achats publics des organes centraux chinois a publié les résultats d’un marché concernant plusieurs catégories d’ordinateurs de bureau.
Les machines retenues provenaient notamment du Beijing Institute of Computer Technology and Applications, d’Inspur, de Lenovo et de Huawei, membres du WEF.
Parmi elles figuraient 1 085 ordinateurs Huawei Qingyun W515y, 682 Lenovo Kaitian, 540 machines Inspur et 368 ordinateurs du Beijing Institute of Computer Technology. Pour toutes ces configurations, les systèmes proposés étaient Kylin, UnionTech UOS, Zhongke Fangde ou d’autres systèmes répondant aux exigences nationales chinoises de sécurité. La version gouvernementale de Windows 10 était indiquée comme indisponible.
Quelques jours plus tard, un autre marché public concernant les ordinateurs portables suivait exactement la même logique.
Les lots retenus comprenaient notamment 563 Lenovo Kaitian, 434 Huawei Qingyun, 170 machines Tsinghua Tongfang et 101 ordinateurs du Beijing Institut. Là encore, Kylin et UOS étaient proposés, tandis que Windows 10 Government Edition apparaissait comme indisponible.
Ces documents constituent probablement la preuve la plus solide de la transition en cours : indépendamment de la nouvelle directive rapportée par Bloomberg, l’État chinois achète déjà des milliers d’ordinateurs sur lesquels Windows n’est plus proposé comme système d’exploitation.
Kylin et UOS au cœur de la stratégie chinoise
Deux familles de systèmes figurent presque systématiquement dans ces marchés publics : Kylin et UnionTech OS, ou UOS.
Kylin est aujourd’hui l’un des principaux systèmes d’exploitation chinois destinés aux administrations, aux entreprises publiques et aux infrastructures critiques.
Son histoire est particulière. Les premières versions de Kylin avaient été développées au début des années 2000 sur une base dérivée de FreeBSD. Le projet a ensuite profondément évolué et les versions actuelles appartiennent à l’écosystème Linux, lié à la Linux Foundation, membre du WEF.
UOS est pour sa part développé par Tongxin Software Technology, également connu internationalement sous le nom d’UnionTech. Le système repose sur l’écosystème Linux chinois développé autour de Deepin.
Mais ces deux systèmes ne sont pas les seules alternatives retenues par l’État chinois. Les appels d’offres officiels de 2026 mentionnent également Zhongke Fangde ainsi que d’autres systèmes ayant passé les évaluations chinoises de sécurité et de fiabilité.
Parler d’un simple remplacement de Windows par deux distributions Linux serait donc réducteur. Pékin cherche plutôt à construire un écosystème complet de systèmes d’exploitation nationaux pouvant remplacer les logiciels étrangers.
Une politique engagée depuis plus de dix ans
La rupture avec Microsoft ne date pas de 2026.
Dès 2014, le gouvernement chinois avait interdit Windows 8 sur certains ordinateurs achetés par l’administration centrale, officiellement pour des considérations liées à la sécurité informatique.
La création quelques années plus tard de Windows 10 China Government Edition représentait précisément une tentative de compromis.
Microsoft expliquait en 2017 que le système avait été développé avec CETC afin de répondre aux exigences particulières du gouvernement chinois.
Cette solution n’a toutefois pas mis fin aux ambitions chinoises d’indépendance technologique.
Les tensions commerciales et technologiques avec les États-Unis, puis les restrictions américaines frappant notamment Huawei et d’autres entreprises chinoises, ont renforcé la volonté de Pékin de réduire sa dépendance aux technologies étrangères.
Cette politique concerne désormais l’ensemble de la chaîne informatique : systèmes d’exploitation, logiciels professionnels, processeurs, serveurs, bases de données et infrastructures cloud.
De janvier à juillet, Windows disparaît progressivement des appels d’offres
La comparaison des marchés publics de 2026 permet même d’observer la transition presque mois après mois.
En janvier 2026, certains ordinateurs destinés aux administrations centrales pouvaient encore être livrés avec Windows 10 Government Edition. Un marché public concernant notamment des ordinateurs Asus indiquait ainsi un prix de 6 850 yuans pour une configuration fonctionnant avec cette version de Windows.
En février, certaines nouvelles configurations ne proposaient déjà plus Windows.
En avril, plusieurs marchés d’ordinateurs de bureau ne proposaient plus que Kylin, UOS, Zhongke Fangde ou d’autres systèmes conformes aux normes nationales de sécurité.
En juin et juillet, cette configuration devient pratiquement systématique dans les grands marchés publics consultés.
La chronologie apporte donc un élément particulièrement important : le remplacement de Windows était déjà très avancé avant même la directive rapportée le 18 août par Bloomberg.
Microsoft conteste l’existence d’un problème de sécurité identifié
La justification sécuritaire avancée par les sources de Bloomberg doit également être examinée avec prudence.
Selon le média américain, les autorités chinoises auraient invoqué des préoccupations concernant la sécurité des données pour avancer le calendrier. Aucune faille précise n’a cependant été rendue publique.
Microsoft affirme de son côté ne connaître aucun incident de sécurité affectant Windows 10 China Government Edition.
« Microsoft n’a connaissance d’aucun incident de sécurité affectant ce produit », a déclaré un porte-parole de l’entreprise à Bloomberg, ajoutant que le système continuait de recevoir ses mises à jour de sécurité.
La décision semble donc relever davantage d’une politique de souveraineté technologique et de réduction des dépendances étrangères que de la réaction publique à une vulnérabilité Windows précisément identifiée.
Une migration potentiellement gigantesque
La taille exacte du parc concerné n’est pas connue publiquement et il serait prématuré d’affirmer que des centaines de millions de postes vont immédiatement passer sous Linux.
Les documents disponibles permettent cependant d’établir que la migration concerne déjà des milliers de postes dans les administrations centrales et qu’elle pourrait s’étendre à une partie considérable des organismes publics et entreprises liées à l’État.
À cette échelle, le mouvement chinois pourrait devenir l’un des plus importants projets institutionnels de remplacement de Windows jamais engagés.
À titre de comparaison, la migration vers Linux de la ville allemande de Munich, avec son projet LiMux, avait longtemps constitué l’un des exemples les plus emblématiques de l’utilisation de logiciels libres par une grande administration publique.
La Chine change totalement d’échelle : il ne s’agit plus d’une municipalité, mais potentiellement d’une partie importante de l’appareil administratif de la deuxième puissance économique mondiale.
Un mouvement qui dépasse la seule Chine
La question de la dépendance envers Microsoft se pose également en Europe.
Depuis une vingtaine d’années, plusieurs administrations européennes ont expérimenté Linux, LibreOffice ou d’autres solutions open source, principalement pour des raisons de coûts, d’interopérabilité et de souveraineté numérique.
Les motivations ne sont pas nécessairement identiques à celles de Pékin, mais elles reposent sur une interrogation commune : jusqu’à quel point un État peut-il dépendre de logiciels et d’infrastructures contrôlés par des entreprises étrangères ?
La décision rapportée en Chine s’inscrit donc dans une tendance beaucoup plus large.
Le système d’exploitation d’un ordinateur n’est plus considéré uniquement comme un choix technique. À mesure que les tensions géopolitiques se déplacent vers les semi-conducteurs, le cloud, l’intelligence artificielle et les données, il devient également un enjeu de sécurité nationale.
Et les marchés publics chinois de 2026 montrent que Pékin ne se contente plus d’en parler : la substitution de Windows par des systèmes nationaux est déjà engagée à grande échelle.