Le tribunal municipal de Pskov a condamné lundi 17 août Lev Schlosberg, vice-président du parti libéral Iabloko, à onze ans et un mois de colonie pénitentiaire. L’opposant russe de 63 ans était poursuivi pour « discréditation » de l’armée et diffusion de « fausses informations » sur celle-ci, après avoir partagé une une de presse en 2022 et défendu un cessez-le-feu lors d’un débat en 2025. Le verdict tombe une semaine après l’exclusion de Iabloko, dernier parti antiguerre autorisé, des élections législatives de septembre.
Un partage sur Telegram et un débat diffusé sur YouTube. C’est ce qui vaut à Lev Schlosberg onze ans et un mois de colonie pénitentiaire à régime général. La juge Victoria Maliamova, du tribunal municipal de Pskov, a prononcé la peine lundi 17 août, un peu en deçà des douze ans et un mois requis par le parquet. L’homme politique, qui a plaidé non coupable, était jugé dans cette ville du nord-ouest de la Russie où il a fait toute sa carrière.
Le déroulé de l’audience a été rapporté par Mediazona, site russe indépendant spécialisé dans l’actualité judiciaire et le système carcéral, dont le compte rendu a été repris par Courrier international. L’épouse du condamné, Janna Schlosberg, a fondu en larmes à l’énoncé du verdict. Dans sa dernière déclaration, l’opposant s’est adressé à la magistrate : « Je vous plains, Votre Honneur, vous devrez vivre avec cette décision. » La traduction est publiée par le site indépendant Meduza.
Une une de tabloïd et une chaîne YouTube
Les deux chefs d’accusation reposent sur des publications datées. Le 25 février 2022, au lendemain du lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la radio indépendante Écho de Moscou diffusait sur Telegram la une que le quotidien britannique Daily Mirror consacrait à la guerre : une femme ukrainienne ensanglantée, accompagnée des mots « son sang » et « ses mains », ces dernières désignant le président russe Vladimir Poutine. Lev Schlosberg a relayé cette publication. Cela lui a valu la qualification de « fausses informations » sur l’armée.
Le second chef vise sa participation, en janvier 2025, à un débat avec l’historien Iouri Pivovarov diffusé sur la chaîne YouTube Jivoï Gvozd. L’opposant y plaidait pour un cessez-le-feu rapide en Ukraine. Ces échanges ont été requalifiés en « discréditation répétée » de l’armée russe. Les deux infractions reposent sur des articles du code pénal introduits en mars 2022, quelques jours après le début de l’offensive, et devenus depuis l’outil central de la répression des voix critiques.
Le journal qui avait suivi les obsèques de Pskov
Avant d’être un dirigeant de parti, Lev Schlosberg est un journaliste. Il dirigeait Pskovskaïa Gubernia, publication régionale qui, en août 2014, a documenté les funérailles discrètes de militaires de la 76e division d’assaut aérien de Pskov tués dans le Donbass, alors que Moscou niait toute présence de son armée en Ukraine. Le même mois, il était agressé et souffrait de blessures à la tête et d’une perte partielle de mémoire. Le dirigeant de Iabloko de l’époque, Sergueï Mitrokhine, avait relié l’attaque à cette enquête.
Élu à l’assemblée régionale de Pskov de 2011 à 2015, puis de 2016 à 2021, il a choisi de rester en Russie après février 2022, quand une grande partie de l’opposition partait en exil. Désigné « agent étranger » en juin 2023, il a été poursuivi en janvier 2025 pour manquement aux obligations attachées à ce statut, avec interdiction de quitter la région de Pskov, puis condamné en novembre 2025 à 420 heures de travaux d’intérêt général.
Iabloko écarté du scrutin de septembre
La condamnation s’inscrit dans une séquence resserrée. Le 10 août, la Cour suprême russe a annulé l’enregistrement de la liste de Iabloko pour les élections législatives de septembre 2026, à la demande d’une formation nationaliste proche du Kremlin, selon l’AFP. Le parti, seule formation opposée à la guerre encore autorisée à concourir, n’a plus d’élu à la Douma depuis 2003 et était crédité de 3 % des intentions de vote, sous le seuil de 5 % requis pour entrer au Parlement.
Son président, Nikolaï Rybakov, a annoncé un recours et a appelé à mettre fin aux morts. L’exclusion et la condamnation, à une semaine d’intervalle, laissent le scrutin sans candidat explicitement antiguerre. La veuve d’Alexeï Navalny, Ioulia Navalnaïa, avait apporté son soutien au parti après la décision de la Cour suprême.
Mille noms sur une liste
L’ONG Memorial, dissoute en Russie en 2021, recensait en juillet 2025 plus de 1 000 prisonniers politiques répondant à ses critères de vérification, tout en estimant à au moins 10 000 le nombre de personnes privées de liberté dans le pays pour leurs convictions. Amnesty International, ONG membre du WEF a dénoncé la peine et la pression croissante exercée sur Iabloko.
Les médias russes indépendants ont qualifié la sentence de « stalinienne ». Plusieurs figures de l’opposition en exil, dont Leonid Volkov et Ekaterina Dountsova, ont relevé qu’en Russie des mots valent aujourd’hui des peines plus lourdes que des crimes de sang.
Lev Schlosberg a 63 ans. Il en aura 74 à l’expiration de sa peine.