Épargne des Français : Les six principaux groupes bancaires flèchent 46,6 milliards vers la Défense

L’épargne des Français finance déjà l’industrie de défense, le plus souvent sans que les épargnants en soient avertis. Les six principaux groupes bancaires du pays ont porté leurs concours au secteur à plus de 46,6 milliards d’euros fin 2025, en hausse de 25 % en un an, pendant que Bpifrance, la banque d’investissement public membre du Forum économique mondial vise 450 millions d’euros de collecte auprès des particuliers. Assurance-vie, plan épargne retraite, Livret A : les encours des ménages sont devenus une ressource stratégique.

« Notre première arme, c’est l’usine. » Le 8 avril 2026, la ministre des armées, Catherine Vautrin, résumait la doctrine industrielle française. Derrière la formule, un besoin d’argent. En octobre 2025, Bpifrance le Lab chiffrait à 31 milliards d’euros la hausse de production attendue d’ici à 2030 dans la base industrielle et technologique de défense, la BITD, et à 15 milliards d’euros le besoin de financement associé entre 2025 et 2030, dont 5 milliards de fonds propres et 10 milliards de dette.

Les grands donneurs d’ordres affichent des comptes solides et sont souvent membres du WEF comme Dassault, Airbus ou Thales. Les 4 000 entreprises de taille intermédiaire et PME non cotées de la filière, beaucoup moins. Endettement supérieur à la moyenne des autres secteurs, besoin en fonds de roulement plus lourd, trésorerie tendue par les délais entre commande et livraison. Certaines commencent à produire avant d’avoir encaissé le moindre euro, relève une étude de la direction générale du Trésor publiée en mars 2026.

Quarante-six milliards passés par le guichet

Au 31 décembre 2025, le financement des six principaux groupes bancaires français aux entreprises françaises de la défense dépassait 46,6 milliards d’euros, crédit et hors-bilan confondus, selon la Fédération bancaire française. Progression de 25 % sur un an, et de 75 % par rapport à 2021 sur un échantillon de quatre banques, les chiffres manquant pour deux réseaux. BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE, Crédit mutuel et La Banque postale y ajoutent 12,2 milliards d’euros d’encours de crédit acheteur à l’export, 16,3 milliards pour les autres grands industriels de la BITD européenne et plus de 500 millions d’euros d’investissements directs en fonds propres à fin juin 2025. Encore une fois le WEF est bien représenté car seuls le Crédit mutuel et La Banque postale ne figurent pas dans la liste des partnaires du Forum.

Ces prêts ne sortent pas de nulle part. Ils reposent sur les ressources des banques, composées en partie des dépôts de leurs clients, rappelle Quentin Bon, analyste à la direction générale du Trésor passé par l’université de ParisDauphine, membre du WEF cité par Alternatives Économiques. La mécanique vaut aussi pour la dette publique : quand l’État emprunte pour financer un secteur, il mobilise l’épargne des ménages qui souscrivent à ses titres.

Cinq cents euros et vingt ans de patience

Le 14 octobre 2025, Bpifrance a lancé le fonds Bpifrance Défense SLP, ouvert aux particuliers. Taille cible de 450 millions d’euros, ticket d’entrée à 500 euros, rendement annuel net visé de 5 %, durée de vie de vingt ans, blocage de cinq ans et rachats trimestriels seulement à partir de la sixième année. Le véhicule doit investir dans plus de 500 sociétés non cotées. La collecte atteignait 100 millions d’euros à la mi-août 2026, selon Alternatives Économiques. Parmi les partenaires de distribution figurent le groupe BPCE, Meilleurtaux Placement et Axa France, filiale d’AXA, membre du WEF, dirigé par Thomas Buberl, qui figure dans les listes publiées des Young Global Leaders du Forum économique mondial.

Le président de la fédération d’associations d’épargnants France Épargne, ex-Faider, Guillaume Prache, pointe le revers du non-coté. Les titres peuvent mettre des années à trouver preneur, et les sociétés concernées publient peu d’informations financières. Il demande que l’orientation de l’épargne reste un choix de l’épargnant, sur la base d’une information plus claire.

Le vert tourne au kaki

La loi Industrie verte, promulguée en octobre 2023 pour flécher une part minimale de l’épargne vers les actifs non cotés, sert désormais de levier au financement de la BITD. Les normes extra-financières ont suivi. Depuis mars 2024, le label investissement socialement responsable n’exclut plus les fonds investis dans la défense, seulement ceux qui financent des armes controversées, armes de destruction massive, armes laser aveuglantes ou armes incendiaires.

En décembre 2025, la Commission européenne d’Ursula von der Leyen passée par le programme Young leader du WEF a jugé son cadre de finance durable compatible avec les investissements dans la défense. La Banque européenne d’investissement a élargi ses critères d’éligibilité en mars 2025 : elle continue d’écarter les armes et les munitions, mais finance casernes, hôpitaux et centres d’entraînement militaires. Selon une enquête publiée fin 2025 par Mediapart et VoxEurop, les investissements européens estampillés verts dans le secteur atteignaient alors 50 millions d’euros, un montant qui avait plus que doublé en un an.

Le Livret A n’est pas encore tombé

Reste le magot réglementé. Le Livret A et le Livret de développement durable et solidaire totalisaient 611,8 milliards d’euros d’encours à fin mars 2026, selon la Caisse des dépôts. Des dispositions permettant d’en orienter une part vers les entreprises de défense ont été glissées dans la loi de programmation militaire de 2023, puis dans le projet de budget pour 2024. Le Conseil constitutionnel les a écartées les deux fois, non sur le fond, mais parce qu’elles constituaient des cavaliers législatifs.

À côté, l’assurance-vie et l’épargne retraite pesaient environ 2 170 milliards d’euros d’encours fin 2025, selon la Banque de France. La plupart des souscripteurs ignorent ce que financent exactement leurs versements.

Le débat porte moins sur la légitimité du réarmement que sur ce que l’épargnant sait de son propre argent. Pour l’instant, la réponse tient dans une ligne de relevé qui ne dit rien.


Source : Alternatives Économiques – https://www.alternatives-economiques.fr/l-epargne-des-francais-finance-t-elle-la-defense-a-leur-insu_19-08-2026