Bryan Johnson dépense environ deux millions de dollars par an pour ne pas vieillir, et il n’est pas le plus riche du club. Jeff Bezos, Sam Altman et Larry Ellison ont engagé des milliards dans les laboratoires de la longévité. Le New York Times repris par Courrier international a consacré le 17 août 2026 le dernier volet de sa série d’été sur les ultrariches à cette obsession : la longévité des milliardaires, entre capitaux illimités et preuves toujours manquantes.
Bryan Johnson a 48 ans. Il en dépense environ deux millions chaque année pour que son organisme en paraisse moins. Le programme s’appelle Blueprint : compléments alimentaires, mesures biologiques en continu, régime, sommeil chronométré. Il y a ajouté des échanges de plasma sanguin, avec son propre fils parmi les donneurs. Il les a arrêtés. Motif invoqué : aucun bénéfice observé.
L’homme a les moyens de la démonstration. Le 26 septembre 2013, PayPal rachetait sa société Braintree pour 800 millions de dollars ; il en aurait retiré plus de 300 millions à titre personnel. Trois ans plus tard, il fondait Kernel, une entreprise de casques de mesure de l’activité cérébrale, avec 100 millions de dollars de sa poche. Netflix lui a consacré en 2025 un documentaire au titre sans détour, Don’t Die: The Man Who Wants to Live Forever.
Les chercheurs sont plus réservés. Moshe Szyf, de l’université McGill, doute des résultats revendiqués. Le biologiste Andrew Steele rappelle qu’aucune hygiène de vie ne réécrit un génome. Johnson, lui, continue de publier ses courbes.
Trois milliards de dollars pour rembobiner une cellule
Le 19 janvier 2022, Altos Labs sortait de l’anonymat avec trois milliards de dollars d’engagements, selon Fierce Biotech. Parmi les financeurs identifiés par la MIT Technology Review figurent Jeff Bezos et l’investisseur Yuri Milner. Au conseil scientifique : Shinya Yamanaka, prix Nobel de médecine 2012. À la direction : Hal Barron, passé par Genentech et GlaxoSmithKline, et Rick Klausner, cofondateur de Grail.
L’objet de l’entreprise est la reprogrammation cellulaire. Les facteurs découverts par Yamanaka ramènent une cellule adulte vers un état proche de la cellule souche embryonnaire et remettent à zéro son horloge épigénétique. Sur la souris, la manipulation fonctionne. Elle produit aussi, parfois, des tératomes. Le chercheur Alejandro Ocampo, cité par la MIT Technology Review, jugeait la technologie encore très éloignée d’une application clinique et s’inquiétait de voir affluer trop d’argent trop tôt.
Sam Altman, patron d’OpenAI, a placé 180 millions de dollars dans Retro Biosciences en 2021, soit la totalité de ses liquidités selon ses déclarations à la MIT Technology Review. L’objectif affiché de l’entreprise dirigée par Joe Betts-LaCroix tient en une ligne : ajouter dix années de vie en bonne santé. En mai 2026, STAT News faisait état d’une valorisation de 1,8 milliard de dollars. Son premier essai clinique ne porte pas sur le vieillissement mais sur la maladie d’Alzheimer, avec une pilule censée améliorer l’élimination des agrégats protéiques.
Ce que la science établit, ce que le commerce promet
La ligne de partage mérite d’être tenue. Est établi le fait que le vieillissement laisse des marqueurs biologiques mesurables et que la reprogrammation partielle rajeunit des cellules en laboratoire. Relève de la recherche en cours l’essentiel du reste : essais de phase précoce, modèles animaux, résultats non transposés à l’humain. Aucune agence du médicament ne reconnaît le vieillissement comme une maladie, et aucun traitement n’est autorisé contre lui.
Le 19 février 2019, la Food and Drug Administration américaine a mis en garde contre les perfusions de plasma de jeunes donneurs vendues comme traitement antiâge. Aucun bénéfice clinique prouvé, écrivait l’agence, et des risques documentés : réactions allergiques, surcharge circulatoire, lésions pulmonaires, transmission d’agents infectieux. La société Ambrosia, qui facturait 8 000 dollars le litre, a cessé ses traitements dans la foulée.
L’argent lui-même manque de patience. La Ellison Medical Foundation, créée fin 1997 par le fondateur d’Oracle Larry Ellison, a distribué environ 430 millions de dollars, dont 80 à 90 % à la recherche sur le vieillissement, avant de cesser d’attribuer de nouvelles subventions en 2013. Calico, la filiale que Google lançait la même année, n’a toujours pas mis de traitement sur le marché.
Un micro resté ouvert à Pékin
Le 3 septembre 2025, place Tiananmen, Xi Jinping et Vladimir Poutine montent vers la tribune du défilé militaire marquant les 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les micros captent leur conversation. Il y est question de greffes d’organes répétées et d’une espérance de vie qui pourrait atteindre 150 ans d’ici la fin du siècle, selon les propos rapportés par NBC News. Ni l’un ni l’autre ne semble avoir remarqué la sonorisation.
L’obsession n’est donc pas une exclusivité de la Silicon Valley. Mark O’Connell, l’écrivain irlandais qui signe le texte repris par Courrier international, la documente depuis une décennie : son livre To Be a Machine, paru en 2017 et récompensé par le Wellcome Book Prize, enquêtait déjà sur les transhumanistes californiens résolus à ne pas mourir. La série d’été du magazine, « Les ultrariches, un monde à part », s’achève sur ce sixième volet.
Les mêmes noms, les mêmes cercles
Plusieurs des financeurs cités figurent dans les listes publiées des réseaux d’influence internationaux. Sam Altman apparaît parmi les Young Global Leaders du Forum économique mondial, promotion 2015, et parmi les contributeurs identifiés de l’agenda 2030 des Nations unies. Jeff Bezos figure lui aussi parmi ces contributeurs. Peter Thiel, dont l’intérêt pour les transfusions de plasma de jeunes donneurs a été rapporté par le magazine américain Inc., figure dans les listes des Young Global Leaders, promotion 2007, et parmi les participants aux réunions du groupe Bilderberg entre 2019 et 2024. Bryan Johnson figure dans la liste des contributeurs de l’agenda 2030.
Amazon, Google et Microsoft comptent parmi les entreprises membres du Forum économique mondial. Ces affiliations ne disent rien de la validité des protocoles financés. Elles disent qui se croise.
Reste une arithmétique simple. Des milliards ont été engagés, des laboratoires tournent, des essais démarrent, et l’espérance de vie des plus fortunés n’a pas encore quitté celle du reste de l’humanité. La mort, pour l’instant, n’accepte pas les virements. Bryan Johnson a d’ailleurs révélé récemment être atteint d’une gastrite auto-immune (GAI). Cette maladie provoque une reaction du systeme immunitaire contre la muqueuse de son propre estomac. Le diagnostic, établi après onze ans de symptomes silencieux, met en lumière les limites du biohacking, même le plus poussé.