Le 21 mai 2026, devant un auditoire d’économistes réuni au Nikitski Club de la Bourse de Moscou, Andreï Klepatch a expliqué que la Russie ne gagnerait pas la guerre d’usure économique. Trois mois plus tard, cet économiste russe limogé quittait VEB.RF, la société d’État de développement où il travaillait depuis douze ans. Selon le média indépendant The Bell, la décision est tombée après un appel « d’en haut ».
Le rapport s’intitulait « L’économie russe et les défis géopolitiques ». Andreï Klepatch, 67 ans, l’a présenté le 21 mai devant ses pairs, au Nikitski Club, l’enceinte de discussion adossée à la Bourse de Moscou, selon le compte rendu de Novaya Gazeta Europe. Rien n’en est sorti pendant près de trois mois.
Puis la presse russe indépendante s’en est emparée. The Bell a rapporté la teneur de l’exposé, The Moscow Times et Meduza l’ont repris. Le 16 août, Klepatch n’était plus économiste en chef de VEB.RF. Douze ans de maison, un week-end pour sortir.
Le retard, pas l’effondrement
Klepatch n’a pas annoncé la faillite de la Russie. Il a dit à peu près l’inverse. D’après Novaya Gazeta Europe et The Moscow Times, il a estimé que le pays ne s’effondrerait pas économiquement, mais qu’il accumulerait un retard croissant, avec les conséquences que cela suppose. Retard dans la course technologique face à la Chine et aux États-Unis. Et, sur certains segments, face à l’Ukraine, dont il a jugé que l’économie tenait.
Une phrase a circulé plus que les autres : « Nous ne gagnerons pas cette compétition dans la guerre d’usure », rapportée par The Moscow Times d’après The Bell.
Les chiffres suivaient. Croissance annuelle plafonnée entre 2 % et 2,5 % dans les conditions actuelles, ramenée entre 1 % et 1,5 % en 2027 si de nouvelles sanctions s’ajoutent, selon le compte rendu de Novaya Gazeta Europe. Trois ponctions identifiées : les frappes ukrainiennes sur les infrastructures énergétiques, les sanctions occidentales, et le niveau des taux d’intérêt intérieurs, qui étouffe l’investissement.
Le passage le plus lourd n’était pas macroéconomique. Selon la même source, Klepatch a averti que le retard technologique, la dégradation du système de santé et le creusement des inégalités conduisaient à une crise sociale, et il a rapproché cette perspective des situations ayant précédé 1917 et la fin de l’URSS. Le Kyiv Independent restitue sa formule autrement : la Russie ne se désagrégera pas, mais la crise sociale lui paraît quasi certaine.
Un appel « d’en haut »
VEB.RF a confirmé le départ de son économiste en chef, sans en donner le motif, indique The Moscow Times. Klepatch a confirmé lui-même son licenciement à Reuters, rapporte l’agence citée par Yahoo Finance. Selon des sources de The Bell, c’est Igor Chouvalov, président de VEB.RF depuis mai 2018 et ancien premier vice-premier ministre, qui a tranché après avoir reçu un appel « d’en haut ». Le quotidien économique Vedomosti cite un proche de l’économiste évoquant ses appréciations sévères de la situation économique et politique du pays.
Klepatch n’est pourtant pas un dissident. Son parcours, détaillé dans sa fiche publique d’expert, court de l’université Lomonossov de Moscou à l’Institut de prévision économique de l’Académie des sciences, puis au département de recherche de la Banque centrale en 1998, à la prévision macroéconomique du ministère du Développement économique à partir de 2004, enfin au poste de vice-ministre du Développement économique de 2008 à 2014. Ordre de l’Honneur en 2011. Selon The Moscow Times, il a travaillé aux côtés d’Elvira Nabioullina, aujourd’hui gouverneure de la Banque centrale, et d’Andreï Belooussov, aujourd’hui ministre de la Défense. C’est un homme du sérail qui a été remercié.
Davos 2011, puis le gel de 2022
VEB.RF n’est pas une banque commerciale. C’est une société d’État de développement créée par la loi fédérale en 2007 et rebaptisée en 2018, dont le conseil de surveillance est présidé par le Premier ministre russe. Les États-Unis l’ont placée sous sanctions en février 2022, avec gel des avoirs et déconnexion du système SWIFT ; le Royaume-Uni l’avait déjà visée en août 2014 après l’annexion de la Crimée.
Son président, Igor Chouvalov, figure sur les photographies officielles du Forum économique mondial prises lors de la réunion annuelle de Davos de 2011, alors qu’il était premier vice-premier ministre de la Fédération de Russie. Cette porte s’est refermée depuis : le 9 mars 2022, deux semaines après l’invasion de l’Ukraine, le Forum économique mondial annonçait le gel de l’ensemble de ses relations avec les entités russes et l’arrêt de tout engagement avec les personnes et institutions sanctionnées, selon une dépêche de l’AFP.
Ce que le limogeage a rendu public
Reste l’effet mécanique de la sanction. L’exposé du 21 mai était réservé à une salle. Il est aujourd’hui cité de Kiev à Riga, traduit, découpé, commenté. La Dépêche du Midi du Franc-maçon, Jean-Michel Baylet, qui relaie l’affaire en France, rappelle un ordre de grandeur qui donne la mesure du problème : un déficit public russe de 81 milliards de dollars sur les quatre premiers mois de 2026, sous l’effet des sanctions européennes et des frappes ukrainiennes contre les infrastructures énergétiques.
Le 4 juin 2026, lors d’une rencontre à Saint-Pétersbourg avec les dirigeants de plusieurs agences de presse internationales, le président russe répondu à Pierre Ausseill, journaliste de l’AFP, qui l’interpellait sur la santé de l’Economie Russe en comparant les niveaux d’endettement de la France et de la Russie. « La dette publique est de 15,6 % de notre PIB, qu’en est-il de la France ? », avait-il lancé, avant d’affirmer que la dette française dépassait 100 % du PIB et de citer le chiffre de 112 %.
Toujours est-il que Klepatch n’a pas prédit un effondrement. Il a décrit un décrochage lent, et personne à VEB.RF n’a contesté ses chiffres. On a simplement retiré le micro à celui qui les lisait à voix haute.