Plusieurs personnalités proches du Forum économique mondial comme Sam Altman, Jeff Bezos, Bill Gates ou encore les groupes Google et Microsoft également membres du WEF regardent désormais vers la fusion nucléaire pour alimenter la croissance vertigineuse de l’intelligence artificielle. Derrière cette ruée vers une énergie abondante et décarbonée se cache toutefois un immense pari technologique : aucune centrale à fusion commerciale ne produit encore d’électricité, et son déploiement industriel pourrait prendre plusieurs décennies.
La Silicon Valley rêve d’enfermer un morceau de soleil dans une machine. Et ce qui ressemblait encore récemment à une ambition de laboratoire est devenu un enjeu économique majeur à mesure que l’intelligence artificielle fait exploser les besoins en électricité.
Sam Altman figure parmi les principaux promoteurs de cette convergence entre IA et énergie. Le dirigeant d’OpenAI a investi personnellement dans Helion Energy, une entreprise américaine qui cherche à développer un réacteur à fusion capable de produire commercialement de l’électricité.
Le principe est radicalement différent de celui des centrales nucléaires actuelles. Alors que la fission libère de l’énergie en cassant des noyaux atomiques lourds, la fusion cherche à assembler des noyaux légers dans des conditions extrêmes. C’est ce mécanisme qui alimente naturellement les étoiles.
Sur Terre, l’exercice devient autrement plus compliqué. Il faut notamment produire et maîtriser un plasma porté à des températures considérables, tout en développant des installations capables de résister durablement à des conditions physiques hors normes.
Voilà plusieurs décennies que chercheurs et ingénieurs s’y cassent les dents. Mais l’explosion de l’IA générative vient brusquement donner à cette quête scientifique une dimension industrielle et financière inédite.
Sam Altman parie depuis longtemps sur Helion Energy
L’intérêt de Sam Altman pour la fusion précède largement le succès de ChatGPT. Dès 2015, il avait investi 9,5 millions de dollars dans Helion Energy, selon BFM Business. Y Combinator, l’accélérateur de start-up qu’il dirigeait alors, avait également soutenu l’entreprise.
En 2021, Altman est allé beaucoup plus loin en investissant 375 millions de dollars dans Helion. La start-up, désormais valorisée à plusieurs milliards de dollars, ambitionne de mettre en service un réacteur à fusion avant la fin de la décennie.
L’enjeu dépasse la diversification du patrimoine d’un milliardaire de la tech. L’accès à une électricité abondante devient progressivement l’un des principaux facteurs susceptibles de déterminer la vitesse de développement de l’intelligence artificielle.
Les modèles les plus puissants exigent des infrastructures informatiques gigantesques. Entraînement des modèles, fonctionnement des serveurs, refroidissement des centres de données et milliards de requêtes effectuées quotidiennement : chaque étape consomme de l’énergie.
Le patron de Nvidia, Jensen Huang, résumait l’ampleur du défi en mai 2026 à l’université Stanford en estimant que les besoins énergétiques liés aux capacités de calcul de l’IA pourraient être considérablement supérieurs aux ressources actuellement disponibles.
Google, Bill Gates et Jeff Bezos dans la course
Sam Altman est loin d’être seul. Une partie de l’élite économique américaine finance désormais différentes technologies de fusion.
Commonwealth Fusion Systems bénéficie notamment du soutien de Bill Gates et de Nvidia. L’entreprise a annoncé un projet de centrale commerciale et conclu un accord avec Google portant sur 200 mégawatts d’électricité lorsque ses installations seront en mesure de la produire.
Alphabet, maison mère de Google, a également investi dans TAE Technologies, autre acteur historique du secteur.
Pacific Fusion a, de son côté, annoncé avoir levé 900 millions de dollars auprès d’investisseurs parmi lesquels figurent l’ancien patron de Google et contributeur de l’agenda 2030, Eric Schmidt et Mustafa Suleyman dirigeant de Microsoft AI membre du WEF.
Jeff Bezos s’est pour sa part engagé depuis plusieurs années derrière la société canadienne General Fusion. En juillet 2026, celle-ci est devenue, selon BFM Business, la première entreprise spécialisée dans la fusion à être cotée en Bourse.
Derrière des approches technologiques parfois très différentes se dessine donc une même conviction : si la fusion devient industriellement viable, celui qui parviendra à maîtriser cette source d’énergie pourrait disposer d’un atout stratégique colossal.
L’IA transforme l’électricité en ressource stratégique
Cette frénésie d’investissement s’explique d’abord par la croissance des centres de données.
Selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie repris par BFM Business, les data centers pourraient consommer environ 950 TWh d’électricité dans le monde en 2030, contre 485 TWh en 2025. Leur consommation mondiale pourrait donc presque doubler en seulement cinq ans.
Aux États-Unis, le phénomène pèse déjà fortement sur l’évolution de la demande électrique. Les investissements nécessaires à la course mondiale à l’intelligence artificielle se comptent par ailleurs en milliers de milliards de dollars.
Les analystes de JPMorgan Chase et Goldman Sachs cités par Bloomberg estiment que les dépenses liées à l’IA pourraient approcher 6 000 milliards de dollars d’ici 2030. Une partie considérable de cette somme doit financer les infrastructures physiques indispensables aux modèles : puces, serveurs, réseaux et centres de données.
Pour les géants technologiques, sécuriser leur approvisionnement électrique n’est donc plus une question périphérique. C’est progressivement devenu une composante de leur stratégie industrielle.
Le nucléaire revient au centre du jeu
La fusion constitue cependant la partie la plus spéculative d’un mouvement énergétique beaucoup plus large.
Les grandes entreprises technologiques multiplient déjà les accords autour du nucléaire conventionnel et des petits réacteurs modulaires, ou SMR. Ces installations, moins puissantes que les grands réacteurs traditionnels, sont notamment envisagées pour alimenter directement de vastes infrastructures informatiques.
Le regain d’intérêt dépasse le seul secteur privé. Aux États-Unis, le département de l’Énergie a annoncé en juin 2026 la construction de dix grands réacteurs, selon les informations rapportées par BFM Business.
La Fusion Industry Association estime parallèlement que les investissements dans la fusion pourraient atteindre 4,5 milliards de dollars en 2026, un record pour cette industrie.
Le montant reste néanmoins modeste à l’échelle du secteur énergétique mondial. L’AIE prévoit environ 3 400 milliards de dollars d’investissements dans l’énergie en 2026, dont quelque 80 milliards consacrés au nucléaire.
Pourquoi la fusion nucléaire fait autant rêver
Sur le papier, les qualités de la fusion expliquent aisément l’enthousiasme des investisseurs.
Elle promet une production énergétique très abondante et faiblement carbonée, tout en évitant certains des inconvénients associés à la fission, notamment la production de déchets radioactifs à très longue durée de vie dans les mêmes proportions et sous les mêmes formes.
Pour des groupes technologiques confrontés à la hausse de leur empreinte environnementale, la perspective est particulièrement séduisante : disposer d’une source massive d’électricité décarbonée capable d’accompagner l’expansion des data centers sans dépendre autant des centrales fossiles.
Mais entre la promesse physique et une centrale commerciale rentable, il reste un gouffre.
Une percée historique, mais pas encore une centrale électrique
Un tournant scientifique majeur s’est produit en 2022 aux États-Unis. Le National Ignition Facility du Laboratoire national Lawrence Livermore, membre du WEF est parvenu à obtenir, lors d’une expérience de fusion par confinement inertiel, davantage d’énergie issue de la réaction de fusion que l’énergie laser délivrée à la cible.
Cette réussite a constitué une étape scientifique historique. Elle ne signifiait toutefois pas qu’une centrale électrique à fusion rentable était désormais disponible : produire de l’électricité en continu à l’échelle industrielle suppose de résoudre de nombreux problèmes supplémentaires de rendement, de matériaux, de maintenance et de coûts.
C’est précisément là que les calendriers des start-up et ceux d’une partie du monde scientifique commencent à diverger.
Des promesses avant 2040 face à des obstacles considérables
Selon une enquête de la Fusion Industry Association citée par BFM Business, 80 % des entreprises interrogées pensent que les premiers électrons issus de la fusion pourraient arriver sur les réseaux électriques avant 2040.
Certaines sociétés visent même beaucoup plus tôt.
Cet optimisme n’est pas entièrement partagé par les chercheurs travaillant sur les grands programmes scientifiques internationaux. Alain Bécoulet, directeur scientifique d’ITER, rappelle notamment que savoir provoquer et contrôler une réaction ne résout pas encore la question de la longévité d’une installation industrielle.
ITER, installé à Saint-Paul-lez-Durance dans les Bouches-du-Rhône, constitue l’un des projets scientifiques les plus ambitieux jamais entrepris dans le domaine. États-Unis, Chine, Union européenne et plusieurs autres puissances participent à ce programme destiné à démontrer la faisabilité scientifique et technologique de la fusion à grande échelle.
Pour Alain Bécoulet, cité par BFM Business, le véritable déploiement industriel massif pourrait intervenir plutôt durant la seconde moitié du XXIe siècle.
Le décalage avec certaines promesses de start-up est immense. Il répond aussi à une réalité financière assez terre-à-terre : une société cherchant à lever plusieurs centaines de millions, voire plusieurs milliards de dollars, peut difficilement présenter à ses investisseurs une perspective commerciale située quarante ans plus tard.
Un pari qui peut rapporter même sans révolution énergétique
Cela ne signifie pas nécessairement que les milliards investis seront perdus si les réacteurs commerciaux arrivent plus tard que prévu.
Les entreprises spécialisées dans la fusion développent des technologies qui peuvent trouver des débouchés ailleurs : aimants à haute température, matériaux avancés, électronique de puissance, maîtrise de courants électriques considérables ou solutions susceptibles d’améliorer le transport et le stockage de l’énergie.
C’est aussi ce qui rend le pari particulièrement compatible avec la culture de la Silicon Valley. Les investisseurs acceptent un niveau de risque extrêmement élevé lorsque le potentiel technologique et financier est suffisamment important.
L’intelligence artificielle ajoute désormais une urgence supplémentaire à cette équation. Si les capacités de calcul continuent leur expansion, les groupes qui les contrôlent devront trouver toujours plus d’électricité, tout en tentant de contenir leurs émissions de carbone.
La fusion représente alors le scénario rêvé : une énergie abondante, pilotable et décarbonée. Mais entre le soleil miniature imaginé dans les laboratoires et les réacteurs capables d’alimenter des millions de serveurs, plusieurs décennies de science et d’ingénierie pourraient encore s’interposer.
Sources :
Source principale : BFM Business — « Ils veulent fabriquer un soleil miniature : de Sam Altman à Jeff Bezos, pourquoi les géants de l’IA investissent des milliards dans la fusion nucléaire », Rémi Bayol, 16 août 2026.
Agence internationale de l’énergie (AIE) — données sur la consommation électrique des centres de données et les investissements énergétiques mondiaux.
Fusion Industry Association — données sur les investissements et les perspectives de l’industrie de la fusion.
ITER — informations scientifiques et institutionnelles sur le programme international de recherche sur la fusion.
Lawrence Livermore National Laboratory — travaux du National Ignition Facility sur l’ignition par fusion.