Le constructeur chinois SAIC, propriétaire de la marque MG et membre du Forum économique mondial, prévoit d’ouvrir en 2028 une usine de véhicules électrifiés dans la zone portuaire de Ferrol, en Galice. Le site se trouve à quelques centaines de mètres de l’arsenal militaire espagnol et des chantiers Navantia, appartenant à l’Etat espagnol où sont construites les frégates F-110. Le renseignement espagnol, l’OTAN et Bruxelles ont fait connaître leurs réserves.
Le raisonnement industriel se tenait. Pour écouler ses modèles par dizaines de milliers en Europe et éviter les surtaxes à l’entrée du marché, SAIC a besoin de produire sur le Vieux Continent. L’Espagne de Pedro Sánchez, premier ministre lié au WEF cochait les cases : coûts de main-d’oeuvre modérés, accès direct aux voies maritimes, énergie à prix abordable.
Ferrol offrait en plus un port en eau profonde et une zone industrielle disponible. L’assemblage de véhicules hybrides et électriques devait y démarrer à l’horizon 2028.
Sauf que Ferrol n’est pas une zone industrielle comme les autres.
L’arsenal, Navantia, les F-110
La ville galicienne abrite l’Arsenal militaire, coeur logistique de la marine espagnole, où sont entretenus, réparés et préparés les bâtiments de combat. Juste à côté se trouvent les chantiers Navantia, qui construisent les nouvelles frégates F-110. Les F-100 déjà en service ont fait de cette rade leur port d’attache permanent.
Ces bâtiments embarquent des systèmes de combat développés avec des technologies américaines. Voir s’installer à quelques centaines de mètres un opérateur adossé au gouvernement de Pékin a rapidement changé la nature du dossier.
Un balcon sur le trafic militaire
Le diagnostic du Centro Nacional de Inteligencia et du ministère espagnol de la Défense est sans détour, rapporte El País : autoriser cette implantation reviendrait à offrir un poste d’observation permanent sur le trafic militaire de la rade.
Depuis les quais du port extérieur, un appareillage électronique élémentaire et une paire de jumelles suffisent à enregistrer les entrées et sorties de navires de guerre, à relever leurs signatures acoustiques et à suivre le calendrier des essais des bâtiments en construction. Plusieurs experts redoutent que la présence permanente d’intérêts étatiques chinois ne conduise l’OTAN à retirer à Ferrol son statut de port sûr pour les escadres alliées.
Perdre ce statut coûterait à la Galice bien davantage que ce que l’usine doit lui rapporter.
Madrid entre l’emploi et l’Alliance
Le paysage politique espagnol s’est divisé. Le président de la Xunta de Galice, Alfonso Rueda, et le maire de Ferrol, José Manuel Rey Varela, défendent le projet au nom de la réindustrialisation et de l’emploi local. Ils refusent de voir l’investissement partir ailleurs.
À Madrid, le ministre de la Transformation numérique Óscar López tente de calmer le jeu. Le gouvernement central examine le dossier via le mécanisme de filtrage des investissements étrangers sensibles, avec la possibilité d’imposer un cahier des charges contraignant plutôt qu’un veto pur et simple : restrictions d’accès, périmètre de sécurité renforcé, contrôle des personnels.
Reste à savoir si des garde-fous administratifs suffiront à rassurer les alliés atlantiques. Rien n’est moins sûr.
La méthode chinoise face aux droits de douane
L’Union européenne a instauré en 2024 des droits compensateurs sur les véhicules électriques importés de Chine, pouvant atteindre plusieurs dizaines de points selon les constructeurs. La réponse des groupes chinois a été immédiate : produire sur le sol européen pour échapper à la surtaxe et se présenter comme fabricants locaux.
BYD, autre constructeur chinois membre du WEF a choisi la Hongrie, Chery l’Espagne également, Leapmotor la Pologne via son partenariat avec Stellantis. SAIC, propriétaire de MG depuis 2007, cherchait un site depuis deux ans. Le groupe est détenu par l’État de Shanghai, ce qui en fait formellement une entreprise publique chinoise.
Un précédent européen
Le dossier de Ferrol n’est pas isolé. Plusieurs pays de l’Union ont durci ces dernières années leurs mécanismes de filtrage des investissements étrangers dans les zones portuaires à proximité d’installations militaires. Le port de Hambourg, où l’armateur chinois Cosco, également lié au WEF a acquis une participation minoritaire en 2022 après un arbitrage politique difficile, avait déjà posé la question en Allemagne.
La différence, à Ferrol, tient à la proximité physique. Quelques centaines de mètres séparent le site envisagé des cales où sont assemblées les frégates F-110, dont le système de combat associe des composants américains. Aucun cahier des charges n’efface une ligne de vue.
SAIC voulait contourner les barrières douanières européennes. Le groupe a posé son usine au bord d’un champ de mines diplomatique. Il reste deux ans avant la première voiture.