Portrait officiel du président américain Donald Trump

Exfiltration de Trump à Ankara : un dispositif sous tension

Le 8 juillet 2026, sur le tarmac de l’aéroport d’Ankara, Donald Trump a quitté Air Force One par une porte dérobée pour embarquer, caché dans un conteneur de ravitaillement, à bord d’un second avion militaire. Révélée un mois plus tard par le Washington Post et le New York Times, cette manœuvre destinée à contrer une menace visant le président américain a été confirmée par l’intéressé lui-même, mardi 11 août, et suscite désormais une vive polémique à Washington.

Donald Trump devait quitter la Turquie pour le Royaume-Uni à bord du nouvel Air Force One, le Boeing 747 offert par le Qatar en 2025, qu’il avait utilisé pour rallier Ankara la veille. La Maison-Blanche a changé de programme à la dernière minute. Sur Truth Social, le président a justifié ce revirement par la « nostalgie » de l’ancien avion présidentiel. Le 8 juillet, il gravit donc les marches du vieux Boeing, salue les caméras, pose pour la postérité. Puis il ressort par une porte opposée, hors du champ des objectifs, et prend place dans un conteneur de ravitaillement monté sur vérins hydrauliques pour masquer ses déplacements sur le tarmac. Il est ensuite transféré vers un C-32A de l’US Air Force, version militaire du Boeing 757 habituellement réservée aux hauts responsables, qui décolle sous l’indicatif « Reach 18 », transpondeurs coupés. Une photo de l’AFP montre les deux conteneurs positionnés de part et d’autre de l’appareil présidentiel, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière. Le geste présidentiel devant les caméras, suivi cinq minutes plus tard d’une disparition par la sortie de service, résume à lui seul l’ambiance de la journée.

Rebelote sur une base militaire anglaise

L’histoire ne s’arrête pas à Ankara. Une fois posé sur la base aérienne britannique de Mildenhall, dans l’est de l’Angleterre, Donald Trump ressort du C-32A pour remonter, une seconde fois, à bord de l’ancien Air Force One. Il en descend alors sous les yeux des journalistes, traverse le tarmac à pied et rejoint l’avion offert par le Qatar pour rallier Washington. Pendant ce temps, une douzaine de journalistes et de hauts responsables, dont le secrétaire d’État Marco Rubio, avaient embarqué en Turquie dans l’avion officiel, persuadés que le président s’y trouvait. Consigne leur avait été donnée de garder les stores des hublots baissés durant tout le vol, une précaution habituellement réservée aux zones de conflit. Installés dans une cabine sans communication avec l’espace présidentiel, ils n’ont découvert la substitution qu’après coup. Deux allers-retours d’avion, deux façades tenues devant la presse, pour un président censé simplement rentrer chez lui.

Menace iranienne et Congrès tenu à l’écart

Interrogé mardi soir par la presse sur les raisons de cette manœuvre, Donald Trump a livré une explication minimale : « Ils voulaient me mettre dans un autre vol, dans un autre avion, avec la même sécurité, ils voulaient que je le fasse, donc je l’ai fait. Je fais ce qu’ils me disent. » Il a ajouté ne pas avoir cherché à en savoir davantage sur la nature exacte du danger. Selon le Wall Street Journal, les services de renseignement israéliens auraient averti Washington d’un risque d’attaque par missile sol-air portable contre l’avion présidentiel. Mais la polémique dépasse la seule question du danger. Le chef de file démocrate au Sénat, Chuck Schumer, a exigé que le Congrès soit « immédiatement informé », jugeant « inacceptable » que les élus aient appris l’existence d’une menace grave par voie de presse plutôt que par l’exécutif. Le sénateur Mark Warner, chef de file démocrate à la commission du renseignement, affirme lui aussi n’avoir été prévenu ni de la menace ni du stratagème mis en œuvre pour y répondre, alors qu’il siège au « Gang des huit », ce cercle restreint censé recevoir en priorité les informations les plus sensibles. Un dispositif présenté comme un modèle de discrétion a donc réussi l’exploit de dérouter jusqu’aux personnes chargées, en théorie, d’en superviser l’usage.

Un contexte de guerre rouverte contre l’Iran

Donald Trump et son entourage évoquent des menaces iraniennes depuis plusieurs années, en particulier depuis l’assassinat, ordonné par le président en janvier 2020, du général Qassem Soleimani. Le conflit relancé contre l’Iran depuis la fin du mois de février a, selon les récits recueillis par la presse américaine, encore aggravé ce climat. Des conseillers avaient déjà confié en privé, pendant la campagne de 2024, avoir reçu des renseignements suggérant que Téhéran cherchait toujours à nuire au candidat, ce qui avait conduit à l’usage ponctuel d’avions leurres. Le procédé n’est pas inédit dans l’histoire présidentielle américaine : en 2000, Bill Clinton avait recouru à un avion leurre pour se rendre d’Inde au Pakistan, mais la présidente de l’association des correspondants de la Maison-Blanche en avait alors été informée. En 2023, la visite surprise de Joe Biden en Ukraine s’était elle aussi déroulée dans le plus grand secret, avec seulement deux journalistes à bord. Ce qui distingue l’épisode d’Ankara, selon Le Monde, tient moins au principe de la précaution qu’à la fébrilité et à l’improvisation qui semblent avoir présidé à son exécution.

Un mois après les faits, l’administration américaine n’a toujours pas expliqué pourquoi la menace n’a pas été jugée digne d’un simple appel téléphonique aux chefs de file du Congrès. Le dispositif de sécurité le plus coûteux du monde a préféré le conteneur de ravitaillement au coup de fil. Il faudra sans doute plusieurs auditions au Capitole pour savoir si la prudence l’a emporté sur l’improvisation, ou l’inverse.


Source : Le Monde – https://www.lemonde.fr/international/article/2026/08/12/l-exfiltration-secrete-de-donald-trump-a-ankara-symptome-d-un-dispositif-de-securite-marque-par-la-febrilite-et-l-improvisation_6744564_3210.html