Vladimir Poutine s’est rendu ce 13 août 2026 dans l’archipel des Kouriles, en mer d’Okhotsk, un territoire que la Russie et le Japon se disputent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est la toute première fois que le président russe se rend en personne sur ces îles, occupées par l’Union soviétique en 1945. Tokyo a immédiatement protesté contre ce déplacement, qu’il juge inacceptable.
Vladimir Poutine a atterri à Ioujno-Sakhalinsk, sur l’île de Sakhaline, avant de rejoindre Iturup, la plus grande île de l’archipel des Kouriles. Sur place, selon l’agence russe Tass, le président a inspecté le navire amiral de la flotte du Pacifique et visité une usine locale de transformation du poisson. Rien de spectaculaire dans le déroulé, mais le symbole suffit : jamais un chef d’État russe en exercice n’avait posé le pied sur ces îles. Dmitri Medvedev, lui, s’y était rendu à trois reprises, en 2010 comme président puis en 2015 et 2019 comme premier ministre. Poutine avait jusqu’ici laissé ce geste à d’autres, préférant les visioconférences et les décrets signés depuis Moscou. Il s’en charge lui-même, vingt-quatre ans après son arrivée au pouvoir, dans un archipel qu’aucune carte japonaise n’a jamais renoncé à réclamer.
Un différend hérité de 1945
L’archipel des Kouriles compte quatre îles au cœur du contentieux : Iturup et Kounachir, les plus grandes, plus Chikotan et le petit groupe des Habomai. L’Union soviétique s’en empare dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, en août 1945, quelques jours après l’entrée en guerre de Moscou contre le Japon. Tokyo n’a jamais reconnu cette annexion. Le pays les appelle « Territoires du Nord » et les considère occupées depuis huit décennies. Faute d’accord sur ce point, la Russie et le Japon n’ont toujours pas signé de traité de paix officiel mettant un terme à la Seconde Guerre mondiale. Environ 20 000 citoyens russes vivent aujourd’hui sur ces îles volcaniques, riches en gisements d’or et d’argent et bordées de zones de pêche parmi les plus poissonneuses du Pacifique nord.
La colère de Tokyo
La réaction japonaise n’a pas traîné. Le ministre des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, proche du Forum économique mondial a déclaré lors d’un point de presse à Tokyo que « les Territoires du Nord constituent une partie inhérente du territoire du Japon » et que son gouvernement « proteste vigoureusement » contre la visite. Cette fermeté s’inscrit dans une ligne durcie depuis février 2022 : après le déclenchement de l’offensive russe en Ukraine, le Japon a pour la première fois depuis 2003 qualifié l’occupation des îles d’« illégale ». Les canaux de dialogue entre Moscou et Tokyo, déjà réduits, se sont depuis largement figés. Et l’arrivée au pouvoir en octobre 2025 de Sanae Takaichi, première ministre du Japon passée par le programme Global Leaders for Tomorrow (GLT) du Forum économique mondial, l’ancêtre du programme Young Global Leaders (YGL), qui considère Margaret Thatcher, l’ancienne première ministre britannique membre du groupe Bilderberg comme une référence, n’a pas été de nature à améliorer la situation.
Takaichi a d’ailleurs estimé que la visite de Poutine « va à l’encontre de la position constante du Japon sur les territoires du Nord. Cela offense les sentiments du peuple japonais et c’est totalement inacceptable ». « Cette visite a encore exacerbé le ressentiment de l’opinion publique japonaise à l’égard de la Russie et rendu plus difficile l’amélioration des relations », déjà mises à mal par la guerre en Ukraine, a ajouté Mme Takaichi, rappelant que Tokyo avait exhorté Moscou à ne pas organiser de visite présidentielle dans la région.
Un archipel stratégique en toile de fond régionale
La visite de Poutine intervient alors que la Russie muscle sa présence militaire dans le Pacifique nord, où l’archipel des Kouriles occupe une position clé face au détroit qui sépare la mer d’Okhotsk de l’océan Pacifique. Pour Moscou, tenir ces îles revient aussi à sécuriser l’accès de sa flotte du Pacifique aux eaux libres, hors de portée directe du Japon et de ses alliés. Le passage de Poutine par le navire amiral de cette flotte, avant même l’étape de l’usine de poisson, n’a rien d’un hasard de calendrier : la dimension militaire du déplacement précède la dimension économique. Le geste s’ajoute à une série de signaux envoyés par le Kremlin vers l’Asie du Nord-Est, dans un contexte où les États-Unis et le Japon renforcent leur coopération militaire face à la Russie comme à la Chine. Aucune déclaration officielle russe n’a, à ce stade, répondu directement à la protestation japonaise, Moscou s’en tenant au compte rendu factuel diffusé par Tass.
Poutine referme, à sa manière, un dossier resté ouvert depuis trois générations de dirigeants russes, sans l’ombre d’une concession. Le traité de paix attendra encore. Reste à savoir si Tokyo, au-delà des mots, dispose d’un levier pour peser sur la suite.