Dans les sous-sols de l’AfricaMuseum de Tervuren, près de Bruxelles, dorment trois à quatre millions de documents coloniaux issus de l’ex-Congo belge : cartes, relevés géologiques et rapports de prospection allant de la fin du XIXe siècle à 1960. La start-up minière étasunienne KoBold Metals, membre du Forum économique mondial soutenue financièrement par Jeff Bezos et Bill Gates, également liés au WEF a signé en juillet 2025 un accord avec la République démocratique du Congo (RDC) du contributeur de l’agenda 2030, Félix Tshisekedi pour numériser ces archives à l’aide de l’intelligence artificielle et y repérer de nouveaux gisements de lithium. Le musée belge refuse toutefois de lui en céder l’exclusivité.
Pour atteindre les archives de l’AfricaMuseum, il faut descendre des escaliers, traverser des couloirs labyrinthiques et franchir une porte codée. Derrière, des armoires de fer gris renferment ce fonds resté presque inconsulté pendant des décennies : cartes anciennes, relevés géologiques et rapports de prospection venus de l’actuelle RDC, de la fin du XIXe siècle aux années 1960, quand le territoire était une colonie belge.
En 2026, ce fonds agite chancelleries, scientifiques et industriels. Les ordinateurs, les téléphones et l’intelligence artificielle réclament toujours plus de cobalt, de lithium, de coltan et de cuivre, des minerais dont la RDC est l’un des principaux exportateurs mondiaux. Son sous-sol n’a pourtant été exploré qu’à 19 %, selon le président congolais Félix Tshisekedi.
KoBold Metals, ou la ruée version algorithme
Ce gisement de papier intéresse au premier chef KoBold Metals, start-up étasunienne d’exploration minière soutenue financièrement par Jeff Bezos, fondateur du groupe Amazon (entreprise membre du Forum économique mondial) et identifié comme contributeur de l’agenda 2030 des Nations unies, aux côtés de Bill Gates, également recensé parmi les contributeurs de cet agenda. En juillet 2025, l’entreprise a signé un accord avec la RDC pour numériser ses archives géologiques, dont certaines cartes et rapports conservés à Tervuren. L’une des clauses prévoit que KoBold acquière et développe le gisement de lithium de Roche dure, à Manono, dans le sud-est du pays.
L’entreprise veut faire lire ces cartes par l’intelligence artificielle pour en extraire coordonnées, mesures, classifications de roches et relevés géochimiques. Benjamin Katabuka, directeur de KoBold Metals en RDC, indique par courriel que l’IA permet de traiter de grands volumes de données historiques et de repérer des connexions qu’il faudrait des années à des analystes humains pour établir à la main. L’objectif affiché : accélérer le repérage de gisements potentiels et raccourcir des campagnes d’exploration coûteuses.
Le musée ferme la porte aux scanners
À Tervuren, certains documents sont si fragiles qu’ils ressemblent à des feuilles mortes ; une restauration est prévue avant toute manipulation intensive. François Kervyn, chef du département des sciences de la Terre du musée, en sort un dossier d’expédition de 1909-1914 contenant une carte de la mine de Manono, tracée à la main à l’aide d’une boussole et d’un décompte de pas. Le gisement qu’elle dessine est aujourd’hui convoité par des entreprises et des gouvernements américains, chinois et australiens.
Kervyn reconnaît l’utilité de l’intelligence artificielle pour trier, reconnaître des noms ou suivre le tracé d’une rivière, mais souligne ses limites : sans localisation claire, elle reste aveugle, et il faut alors un humain pour recouper les indices avec les cartes actuelles. Il en vient au contentieux avec KoBold Metals, qui voulait installer des scanners dans les archives, numériser en masse et envoyer les données sur ses propres serveurs. Pour le musée, c’était une ligne rouge. « Les archives ne sont pas un gisement numérique que l’on extrait comme du minerai », résume Kervyn.
Bart Ouvry, directeur de l’AfricaMuseum, estime que confier la numérisation à une entreprise minière n’est pas neutre : dans un secteur privé très compétitif, l’accès à des données géologiques peut représenter une avance considérable sur le marché. Le musée prépare de son côté son propre chantier de numérisation en partenariat avec Kinshasa, financé à hauteur d’environ 2 millions d’euros sur trois ans par l’Union européenne.
Vieilles cartes, nouvelle guerre froide minière
KoBold Metals conteste la neutralité de ce projet européen. Benjamin Katabuka rappelle que les documents de lancement du programme européen affichent eux-mêmes l’objectif de promouvoir les investissements européens dans les minéraux critiques en Afrique. Bart Ouvry répond que ce n’est pas l’agenda de son institution scientifique, dont la priorité reste, selon lui, une éthique claire et rigoureuse.
Benjamin Rubbers, maître de conférences à l’université libre de Bruxelles et spécialiste du Copperbelt, analyse la situation comme un affrontement de méthodes : l’Union européenne chercherait à s’inscrire dans une logique de réparation et de souveraineté en soutenant l’accès de la RDC à ses données géologiques coloniales, tandis que les États-Unis avanceraient une diplomatie plus offensive, tournée vers l’ouverture des marchés africains à leurs entreprises. KoBold en serait, selon lui, l’incarnation.
Cette bataille de papiers jaunis se joue alors que l’est du Congo reste ravagé par des conflits armés depuis une trentaine d’années. Dans le Sud-Kivu, le groupe armé M23 renforce son emprise sur plusieurs zones minières. La région de Manono n’est pas concernée par ce front, mais elle a récemment connu des violences.
À Tervuren, les cartes tracées à la boussole n’ont pas bougé depuis un siècle. Ceux qui veulent les lire, eux, ont changé : ils s’appellent désormais start-up, intelligence artificielle et milliardaires de la tech. Ils sont toutefois toujours occidentaux et se considèrent comme des grands de ce monde.