Borne frontière entre la France et la Suisse, poste de douane de Moillesulaz près d'Annemasse

Délinquants jetables : la Suisse romande visée par des réseaux français

Délinquants jetables : ce terme, mis en avant par un article de Courrier International traduit de la presse suisse, désigne une criminalité transfrontalière portée par de jeunes délinquants français, parfois mineurs, recrutés parce qu’ils encourent des peines plus légères. La Suisse romande concentre l’essentiel de ces attaques, selon l’Office fédéral de la police, qui pousse désormais les élus fédéraux à se répondre les uns aux autres sur la marche à suivre.

Genève, Vaud, Valais. Trois cantons, une même cible. L’Office fédéral de la police (Fedpol) désigne la Suisse romande comme la région la plus touchée par la criminalité en bande organisée venue de France. Armureries, joailleries, petites et moyennes entreprises, distributeurs de billets : les malfaiteurs ne choisissent pas leurs cibles au hasard, ils les répètent. Le mode opératoire revient d’une affaire à l’autre, les enquêtes s’accumulent, et plusieurs médias suisses documentent ce phénomène depuis des mois. Watson et Le Temps ont chacun consacré des articles à cette criminalité transfrontalière, sans que le rythme des attaques ne faiblisse. Courrier International, en traduisant début août 2026 un article de la presse helvétique, a mis un mot sur le mécanisme qui alimente ces attaques : les “délinquants jetables”. Une formule qui a circulé plus vite que les communiqués officiels.

Des recrues venues d’Annemasse, de Lyon ou de Saint-Étienne

Le principe tient en une phrase : recruter jeune pour risquer peu. Selon des enquêtes convergentes sur ce phénomène, les réseaux organisés puisent leurs recrues dans des banlieues françaises identifiées à plusieurs reprises : Annemasse, Lyon, Grenoble, Montbéliard, Saint-Étienne. Mineurs ou tout juste majeurs, casier judiciaire vierge ou presque, ces jeunes présentent un avantage net pour leurs commanditaires : la justice pénale des mineurs prévoit des sanctions plus clémentes, en France comme en Suisse. Une fois arrêtés, ils sont remplacés, sans que la chaîne de commandement ne soit inquiétée. D’où l’expression qui donne son nom au phénomène : des délinquants “jetables”, utilisés puis abandonnés à leur sort judiciaire pendant que le réseau continue d’opérer, quelques kilomètres plus loin ou quelques semaines plus tard.

Frontière renforcée ou armureries sécurisées, le clivage politique suisse

À Berne, le dossier divise net. Le conseiller national valaisan Jean-Luc Addor (UDC) résume la situation sans détour : “La criminalité transfrontalière est hors de contrôle.” Sa réponse tient en une équation simple : renforcer les effectifs de l’Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières (OFDF), avec des salaires revalorisés pour attirer du personnel dans un métier qui peine à recruter. En face, la conseillère nationale vaudoise Thanh-My Tran-Nhu (PS) doute de l’efficacité d’un contrôle frontalier renforcé. Les criminels, selon elle, restent difficiles à identifier avant qu’ils n’agissent, quel que soit le nombre d’agents postés à la frontière. Elle défend une autre priorité : sécuriser directement les commerces visés, à commencer par les armureries. Et s’oppose catégoriquement à toute idée d’armer les commerçants pour qu’ils se défendent eux-mêmes.

Un désaccord qui dépasse la seule question des effectifs

Derrière l’opposition entre les deux élus se cache un vrai débat de fond. Renforcer l’OFDF suppose des moyens budgétaires et un délai de recrutement que la pression du terrain n’attend pas forcément. Sécuriser les commerces suppose, elle, que chaque armurerie et chaque bijouterie de Suisse romande investisse dans sa propre protection, sans garantie que les réseaux ne se reportent pas simplement sur une cible moins protégée. Aucune des deux options ne s’attaque directement au recrutement des mineurs côté français.

Deux visions, une même urgence. D’un côté la douane renforcée, de l’autre le coffre-fort blindé. Entre ces deux options, la Suisse romande cherche encore la parade, pendant que de l’autre côté de la frontière, la question de ces mineurs recrutés puis sacrifiés reste, elle, sans réponse.


Source : Courrier International – https://www.courrierinternational.com/article/criminalite-des-delinquants-jetables-venus-de-france-ecument-la-suisse_256519