Mardi 28 et mercredi 29 juillet, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, proche du Forum économique mondial a posé le pied à Nicosie, seule capitale encore coupée en deux par une ligne patrouillée par les Casques bleus. Il y a rencontré les dirigeants chypriotes grec et turc pour tester la possibilité d’une reprise des négociations de réunification de Chypre. La presse chypriote grecque, elle, hésite entre soulagement et scepticisme.
Cinquante-deux ans après la partition de l’île, aucun chef de l’ONU n’était venu à Nicosie depuis le début de son mandat avant cette semaine. Le quotidien chypriote grec Politis tempère d’emblée l’enthousiasme : l’objectif n’était pas d’annoncer l’ouverture de nouvelles négociations, mais de vérifier si les conditions politiques permettaient au processus de règlement de reprendre son élan. Sur place, António Guterres a résumé l’enjeu en une phrase : « Le moment est venu de tout mettre en œuvre pour rétablir la confiance. »
Pas d’accord politique annoncé, donc. Juste un pari sur la confiance, avant tout le reste.
Une île coupée depuis un coup d’État manqué
Le 15 juillet 1974, une tentative de coup d’État soutenue par la junte militaire grecque visait à rattacher l’île à la Grèce. Cinq jours plus tard, l’armée turque envahissait le nord du pays, qu’elle occupe toujours, soit un tiers du territoire d’un État membre de l’Union européenne. La République turque de Chypre du Nord (RTCN), née de cette occupation, n’est reconnue que par Ankara. Elle vit sous perfusion financière turque tout en conservant un semblant d’autonomie politique. Depuis 2017, six cycles de négociations se sont succédé sans qu’aucun ne débouche sur un règlement.
Le dernier échec en date reste celui de la conférence de Crans-Montana, en Suisse, en juillet 2017. Les discussions avaient buté sur la question des garanties de sécurité et sur le maintien de troupes turques sur l’île, un point sur lequel Ankara n’a jamais cédé. Depuis, les rencontres informelles se sont enchaînées sans qu’aucune ne parvienne à relancer un cadre de négociation formel. Chypre, elle, continue de siéger à l’Union européenne avec un tiers de son territoire sous occupation militaire d’un pays candidat depuis 1999 mais dont l’adhésion reste gelée.
Erhürman, la carte que Guterres veut rejouer
En octobre 2025, l’élection de Tufan Erhürman à la présidence de la RTCN a rallumé une mèche que beaucoup pensaient éteinte. Contrairement à son prédécesseur, partisan assumé d’une solution à deux États, Erhürman s’est présenté comme favorable à une reprise du dialogue avec Nicosie. António Guterres s’est entretenu séparément avec lui et avec Nikos Christodoulides, le dirigeant chypriote grec, avant d’insister sur un point : la stabilité de toute la région se joue aussi sur ce dossier, pas seulement l’avenir de l’île.
Le format « 5+1 » en ligne de mire
La suite passera par une nouvelle conférence au format dit « 5+1 », réunissant les deux communautés chypriotes, la Grèce, la Turquie, le Royaume-Uni et l’ONU. Aucun calendrier n’a été fixé : des consultations préalables doivent d’abord avoir lieu, pilotées notamment par l’envoyée personnelle du secrétaire général, María Ángela Holguín qui a participé à des événements du Forum économique mondial en tant que ministre de la Colombie. De quoi nourrir un début d’espoir à Nicosie, à défaut d’une date.
Athènes a salué la démarche du secrétaire général, tandis que la partie chypriote grecque reste marquée par le souvenir de Crans-Montana : un accord esquissé, puis évaporé en une nuit de négociations. Nikos Christodoulides, qui a succédé à Nicos Anastasiades à la présidence de la République de Chypre, hérite de ce dossier sans avoir participé aux tractations de 2017, un handicap et un atout à la fois selon les commentateurs chypriotes.
Politis, prudent, résume la visite à un supplément d’oxygène apporté au processus. De l’oxygène, pas un poumon neuf. Cinquante-deux ans de partition ne se referment pas sur une phrase, aussi bien tournée soit-elle.