Aujourd’hui, l’Argentine est souvent perçue comme le pays le plus européen d’Amérique latine. Cette image contraste pourtant fortement avec son histoire. Aux XVIIIe et XIXe siècles, Buenos Aires comptait une importante population d’origine africaine. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants réduits en esclavage avaient été déportés depuis l’Afrique vers le vice-royaume du Río de la Plata. Dans certains quartiers de la capitale, les Afro-descendants représentaient près d’un tiers de la population, voire 40% de la population selon certaines sources, alors qu’il ne représentent plus que 5% de la population.
Cette présence a profondément marqué la société argentine. Les Afro-Argentins participaient à la vie économique, servaient dans les milices, exerçaient de nombreux métiers et ont laissé une empreinte durable dans la musique, notamment à travers le candombe, qui influencera plus tard le tango. Pourtant, quelques décennies plus tard, ils semblent avoir disparu du récit national.
Les guerres ont décimé une partie de la population noire
L’une des premières explications avancées par les historiens concerne les conflits du XIXe siècle. De nombreux esclaves obtiennent leur liberté en échange de leur engagement dans les armées révolutionnaires pendant les guerres d’indépendance. Par la suite, les Afro-Argentins participent également aux guerres civiles puis à la guerre de la Triple Alliance contre le Paraguay entre 1864 et 1870.
Ces conflits entraînent de lourdes pertes parmi les hommes noirs en âge de fonder une famille. Cette surmortalité contribue au recul démographique de la communauté, sans toutefois expliquer à elle seule sa disparition apparente. Les historiens estiment aujourd’hui que cette interprétation est insuffisante.
Les épidémies ont aggravé le phénomène
L’épidémie de fièvre jaune qui frappe Buenos Aires en 1871 est souvent citée parmi les facteurs ayant touché durement les Afro-Argentins.
Les populations noires vivent alors majoritairement dans des quartiers plus pauvres où les conditions sanitaires favorisent la propagation des maladies. Toutefois, plusieurs recherches montrent que les immigrés européens récemment installés ont eux aussi payé un lourd tribut lors de cette épidémie. Là encore, il s’agit d’un facteur important mais non exclusif.
L’Argentine adopte une politique de “blanchiment” de sa population
C’est probablement l’aspect le plus déterminant de cette évolution démographique. Après la Constitution de 1853, les dirigeants argentins souhaitent transformer le pays en une nation moderne inspirée de l’Europe occidentale.
Cette vision est notamment portée par l’intellectuel et futur président Juan Bautista Alberdi, dont la formule “Gouverner, c’est peupler” devient un véritable programme politique. Juan Bautista Alberdi fut député de la province de Tucumán de 1878 à 1882, puis représenta l’Argentine comme ambassadeur en France, au Royaume-Uni, au Chili, en Espagne et auprès du Saint-Siège. Membre d’honneur de la Logia San Juan de la Fe n°20 en Argentine, il a entretenu des liens étroits avec la franc-maçonnerie, en tant que membre de loges en Argentine, mais aussi en Uruguay et en France. Il était également impliqué dans des cercles d’exil et des sociétés patriotiques proches du mouvement de l’Asociación de Mayo et de la Jeune Italie, un mouvement créé par Giuseppe Mazzini, membre de la société secrete des Carbonari qui selon certaines sources aurait également été initié à la franc-maçonnerie, et dont l’objectif était d’unifier l’Italie et d’instaurer une république. Ce mouvement a inspiré de nombreux groupes libéraux en Europe et en Amérique latine.
L’article 25 de la Constitution argentine encourage explicitement l’immigration européenne. Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, plusieurs millions d’Italiens, d’Espagnols, de Français, d’Allemands et d’autres Européens s’installent d’ailleurs en Argentine. Cette immigration modifie profondément la composition démographique du pays.
Les chercheurs expliquent que cette politique s’inscrit dans une idéologie de l’époque appelée blanqueamiento, ou “blanchiment”, très répandue dans plusieurs pays d’Amérique latine. Elle repose sur l’idée qu’une population davantage européenne favoriserait le progrès économique et social.
C’était en tout cas la vision de Bartolomé Mitre, militaire, homme politique et historien argentin qui fût président de l’Argentine entre 1862 et 1868. Franc-maçon, Il est l’auteur de l’Historia de San Martín, considérée comme l’œuvre fondatrice de l’historiographie officielle argentine. Toutefois, plusieurs historiens ont par la suite remis en cause ses travaux et l’interprétation de l’histoire argentine qu’il défendait et qui donna naissance à ce que l’on appelle le « révisionnisme historique argentin ».
Domingo Sarmiento, président argentin entre 1868 et 1874, partageait la même vision. Progressiste influencé par le courant des Lumières, il était également membre de la franc-maçonnerie. Sarmiento opposait la civilisation de la population blanche à la barbarie des populations noires. Selon lui, la civilisation occidentale devait dominer le monde.
Le métissage rend progressivement les Afro-Argentins invisibles
Contrairement à certaines idées reçues, les Afro-Argentins ne disparaissent pas physiquement. Les unions entre personnes d’origine africaine, européenne et indigène deviennent de plus en plus fréquentes au cours du XIXe siècle. Les descendants métis sont progressivement intégrés à la catégorie des “Blancs” dans les recensements ou cessent d’être identifiés comme Afro-descendants.
Plusieurs historiens estiment que ce processus d’assimilation explique une grande partie de la baisse statistique de la population noire. Les descendants des Afro-Argentins existent toujours, mais beaucoup ne sont plus identifiés comme tels dans les statistiques officielles.
L’effacement des Afro-Argentins dans les statistiques et le récit national
À partir de la fin du XIXe siècle, les catégories raciales disparaissent progressivement des recensements argentins.
Cette évolution contribue à faire naître le mythe d’une Argentine exclusivement blanche et européenne. Pendant une grande partie du XXe siècle, les Afro-Argentins sont largement absents des manuels scolaires, des récits historiques et de l’identité nationale officielle.
Plusieurs chercheurs parlent aujourd’hui d’une véritable “invisibilisation” plutôt que d’une disparition. Ils estiment que les politiques publiques, les classifications administratives et le récit national ont progressivement effacé la mémoire de cette population dans l’imaginaire collectif.
Peut-on parler de génocide ?
Cette question fait toujours débat. Des militants et certains auteurs utilisent le terme de génocide pour qualifier le sort réservé aux Afro-Argentins. En revanche, la majorité des historiens spécialisés considèrent que les preuves disponibles ne permettent pas de conclure à une politique d’extermination systématique comparable à la définition juridique internationale du génocide.
Le consensus universitaire privilégie une explication multifactorielle combinant les guerres, les épidémies, l’immigration européenne massive, le métissage, les politiques de blanchiment et l’effacement progressif des Afro-Argentins dans les statistiques et la mémoire nationale.
Les Afro-Argentins sont toujours présents aujourd’hui
Depuis le début du XXIe siècle, plusieurs associations œuvrent pour redonner une visibilité à cette histoire longtemps ignorée.
Les recensements permettent désormais aux habitants de s’identifier comme Afro-descendants. Des chercheurs estiment également qu’une partie importante de la population argentine possède une ascendance africaine, même si celle-ci n’est pas toujours visible ou revendiquée.
L’histoire des Afro-Argentins rappelle ainsi que la disparition apparente d’une population ne signifie pas nécessairement son extinction. Dans le cas argentin, les travaux historiques montrent surtout un long processus d’assimilation, de marginalisation et d’effacement du récit national, dont les effets restent perceptibles aujourd’hui.
Sources académiques
- George Reid Andrews, The Afro-Argentines of Buenos Aires, 1800-1900. University of Wisconsin Press, 1980.
https://uwpress.wisc.edu/books/0209.htm C’est l’ouvrage de référence sur l’histoire des Afro-Argentins. Andrews démonte notamment le mythe selon lequel la population noire aurait simplement disparu à cause de la guerre et de la fièvre jaune. - George Reid Andrews, « Race versus Class Association: The Afro-Argentines of Buenos Aires, 1850-1900 », Journal of Latin American Studies.
https://www.cambridge.org/core/journals/journal-of-latin-american-studies - Lea Geler, chercheuse du CONICET, spécialiste des Afro-Argentins.
https://ri.conicet.gov.ar/ Tu peux rechercher notamment :- Andares negros, caminos blancos
- Afrodescendientes porteños
- Afroargentinos
Études sur les recensements et l’invisibilisation
- George Reid Andrews, « Gauging the Black Undercount: Race and Censuses in Nineteenth-Century Buenos Aires », Social Science History.
https://www.cambridge.org/core/journals/social-science-history/article/gauging-the-black-undercount-race-and-censuses-in-nineteenthcentury-buenos-aires/F1A0B77FE7A1EDDE0D4B26A7E43930DC Cette étude montre que les recensements du XIXe siècle ont progressivement sous-estimé la population afro-descendante.
Constitution argentine de 1853
- Constitution de la Nation argentine, article 25.
https://www.argentina.gob.ar/normativa/nacional/ley-24430-804/texto L’article 25 précise :
« El Gobierno federal fomentará la inmigración europea… »
Nations unies
- Rapport du Groupe de travail d’experts sur les personnes d’ascendance africaine (ONU) après sa mission en Argentine.
https://www.ohchr.org/en/documents/country-reports/ahrc5425add2-visit-argentina-report-working-group-experts-people
Banque mondiale
- Afro-descendants in Latin America: Toward a Framework of Inclusion.
https://documents.worldbank.org/en/publication/documents-reports/documentdetail/920731468266456815/afro-descendants-in-latin-america-toward-a-framework-of-inclusion
CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine)
- Afrodescendientes y la matriz de la desigualdad social.
https://www.cepal.org/es/publicaciones
Institut national argentin de la statistique (INDEC)
Le recensement de 2022 permet aux habitants de déclarer une ascendance afro-descendante.
UNESCO
- The General History of Africa (plusieurs volumes consacrés à la traite atlantique et aux diasporas africaines).
https://www.unesco.org/en/general-history-africa
Ouvrage de référence sur le blanqueamiento
- Nancy Leys Stepan, The Hour of Eugenics: Race, Gender, and Nation in Latin America. Cornell University Press.
Pour étayer les principales affirmations de ton article
- Présence importante des Afro-Argentins à Buenos Aires : George Reid Andrews (1980).
- Participation aux guerres d’indépendance et à la guerre de la Triple Alliance : Andrews ; Lea Geler.
- Impact réel mais limité de la fièvre jaune : Andrews ; Social Science History.
- Politique d’immigration européenne : Constitution de 1853 (art. 25) ; travaux d’histoire démographique.
- Invisibilisation dans les recensements : Gauging the Black Undercount.
- Situation actuelle des Afro-Argentins : ONU (2023), INDEC (2022), CONICET.