Neuf cent douze. C’est le nombre de fois où dix sites internet ont été aspirés par les robots d’indexation qui nourrissent les chatbots IA, entre janvier et juin. Derrière ces pages aux noms génériques se cache un contrat de 46,5 millions de dollars entre le gouvernement israélien et la société de l’ex-directeur de campagne du contributeur de l’agenda 2030, Donald Trump, Brad Parscale. Objectif affiché : faire dire aux chatbots IA sur Gaza ce qu’Israël veut qu’ils disent. Une enquête de Drop Site News, menée par le journaliste Nick Cleveland-Stout, montre que la méthode fonctionne déjà.
Tout commence en septembre 2025. La société Clock Tower X, fondée par Brad Parscale, signe avec l’État d’Israël un contrat de communication facturé 1,5 million de dollars par mois. Les opérations démarrent en octobre. En mai 2026, la facture mensuelle est passée à 4,5 millions de dollars. Au total, le montant cumulé atteint 46,5 millions de dollars, selon les documents consultés par Drop Site News.
Dans ses déclarations déposées au titre du Foreign Agents Registration Act (FARA), la loi américaine qui oblige les agents étrangers à révéler leurs mandants, Clock Tower X précise diffuser du contenu pour le compte de l’État d’Israël. La société a construit dans ce cadre un réseau de dix sites internet aux intitulés interchangeables : Paxpoint.org, Allyvia.org, Factsignal.org, Cognitura.org, Justorium.org, Culturavia.org, Compassionpulse.org, Econora.org, Innovascope.org et Feedingyoufiction.com. Chacun défend la version israélienne du conflit à Gaza, conteste les accusations de génocide et met en doute la crédibilité de journalistes palestiniens.
Le poison lent des modèles de langage
La cible n’est pas seulement le lecteur humain. C’est l’intelligence artificielle elle-même. La technique, documentée par des chercheurs, porte un nom : le “LLM poisoning”, ou empoisonnement des grands modèles de langage. Elle consiste à inonder le web de contenus rédigés pour être aspirés par les robots qui constituent les bases d’entraînement de ChatGPT, Claude, Gemini ou Perplexity.
Common Crawl, l’archive ouverte utilisée pour entraîner une grande partie des modèles disponibles sur le marché, a indexé les dix sites de Clock Tower X 912 fois en six mois. Une étude d’Anthropic, l’entreprise membre du Forum économique mondial qui développe Claude, avait déjà montré qu’il suffit d’environ 250 documents malveillants pour créer une vulnérabilité, une sorte de porte dérobée, dans un modèle de langage, quelle que soit sa taille. Hervé Letoqueux, directeur général de l’organisation de vérification des faits Check First, souligne dans les colonnes de Drope Site News que Common Crawl reste l’une des bases les plus utilisées par les data scientists du secteur.
Des chatbots à deux vitesses
Interrogés sur le conflit à Gaza, tous les chatbots ne réagissent pas de la même façon face à ce réseau de sites. Perplexity et Microsoft Copilot ont cité des pages de Clock Tower X dans leurs réponses sans jamais préciser qu’elles sont financées par le gouvernement israélien. Claude et ChatGPT, eux, ont signalé cette origine lorsqu’ils ont été confrontés au même contenu, selon les tests réalisés dans le cadre de l’enquête.
Cette disparité pose une question simple : qui vérifie, aujourd’hui, ce qu’une intelligence artificielle recopie sans le dire. Scott Stouffer, directeur technique de Market Brew, une société dans laquelle Brad Parscale a investi, explique que les contenus rédigés sur un ton factuel et rigoureusement structurés ont statistiquement plus de chances d’être repris par les modèles. Une manière, pour Clock Tower X, de fabriquer de la neutralité apparente.
Une opération de textos derrière les sites
Le réseau de sites n’est que la partie visible du dispositif. Drop Site News révèle une campagne parallèle de messages textos envoyés à des Américains sous le nom de “Friends for Peace”, une organisation qui se présente comme spontanée mais qui redirige systématiquement vers les sites de Clock Tower X. Une partie des contenus publiés est signée par Mark Ginsberg, un communicant basé en Israël, enregistré depuis mars 2026 comme agent étranger au service d’Israël auprès des autorités américaines. Il justifie l’opération sans détour. “Israël doit investir sérieusement dans la défense de la vérité”, a-t-il déclaré.
L’enquête de Drop Site News s’inscrit dans un travail plus large sur la manière dont l’information circulant sur Gaza est façonnée en amont, avant même d’atteindre le lecteur. Des organisations comme le laboratoire de recherche numérique de l’Atlantic Council, membre du Forum économique mondial ou l’agence de notation NewsGuard qui compte parmi ses principaux investisseurs Publicis ou la John S. and James L. Knight Foundation, membres du WEF ont documenté par ailleurs d’autres opérations d’influence numérique liées au conflit.
Le procédé n’a rien de spontané, et il ne s’arrête pas aux frontières d’Israël. À l’heure où des millions d’utilisateurs interrogent une IA plutôt qu’un moteur de recherche, la bataille du récit sur Gaza se joue aussi dans les entrepôts de données que personne ne consulte jamais directement. Reste à savoir combien de temps les chatbots continueront à citer leurs sources sans dire qui les a écrites.
Source : Drop Site News – https://www.dropsitenews.com/p/israel-brad-parscale-ai-chatbots-gaza