Le siège d'Euroclear à Bruxelles

Avoirs russes gelés : Euroclear, le coffre-fort qui rapporte

Les avoirs russes gelés en Europe ne dorment pas : conservés en grande partie chez le dépositaire bruxellois Euroclear, membre du Forum économique mondial, ils produisent des revenus qui financent l’aide à l’Ukraine. Une décision de justice russe condamnant l’institution belge a été rendue exécutoire, et l’appel d’Euroclear a été rejeté le 16 juillet 2026. Le risque se déplace désormais vers les pays tiers susceptibles de reconnaître ce jugement.

Le 30 juin, Euroclear a saisi un tribunal belge pour empêcher l’exécution d’une décision rendue à Moscou. La justice russe avait ordonné au groupe bruxellois d’indemniser la Banque centrale de Russie pour l’immobilisation de ses réserves. Le 16 juillet, l’appel d’Euroclear a été rejeté, rapporte Marianne.

Dans l’Union européenne, cette décision russe ne peut pas être appliquée directement. Le danger est ailleurs, et il est géographique. Moscou peut demander la saisie de biens appartenant à Euroclear dans des pays susceptibles de reconnaître le jugement : la Chine, les Émirats arabes unis ou le Kazakhstan sont cités. Un dépositaire central de titres a des actifs et des contreparties dans le monde entier. La sanction européenne se joue à Bruxelles, la riposte russe se jouera peut-être à Astana.

Ce que devient un coupon qui arrive à échéance

Le dossier ressemble à un affrontement diplomatique. C’est en réalité un mécanisme comptable, et il vaut la peine d’être décrit. Euroclear est l’institution financière bruxelloise qui conserve et règle des milliers de milliards d’euros de titres pour le compte de banques, d’États et d’investisseurs. Environ 185 milliards d’euros d’avoirs de la Banque centrale de Russie y sont immobilisés, sur un total d’environ 210 milliards gelés dans l’ensemble de l’Union européenne.

Ces avoirs ne sont pas des liasses dans un coffre. Ce sont des obligations, qui ont une date d’échéance. Brad Setser, économiste américain et ancien responsable du Trésor des États-Unis, explique à Marianne le mécanisme : lorsque ces titres arrivent à maturité, leur valeur nominale et les coupons versés sont transférés sur un compte de dépôt non rémunéré auprès d’Euroclear Bank.

Non rémunéré pour le déposant russe. Pas pour le dépositaire belge, qui replace ces liquidités et encaisse la différence. Sur le seul premier trimestre 2026, les revenus d’intérêts générés par les avoirs russes gelés chez Euroclear se sont élevés à 1,1 milliard d’euros, selon les chiffres rapportés par le quotidien belge La Libre.

6,6 milliards versés, 250 milliards réclamés

Ces profits ne restent pas au bilan. Une contribution exceptionnelle est prélevée et reversée au Fonds européen pour l’Ukraine. Euroclear a provisionné 744 millions d’euros à ce titre pour le premier trimestre 2026 et a déjà versé environ 6,6 milliards d’euros au total, un nouveau versement de 1,4 milliard étant intervenu en juillet, toujours selon La Libre.

Le robinet se resserre toutefois. La baisse des taux directeurs a fait chuter d’un quart les revenus d’intérêts tirés de ces avoirs début 2026. L’aide à l’Ukraine par cette voie dépend donc de la politique monétaire de la Banque centrale européenne, ce qui n’est pas exactement une doctrine stratégique.

En face, l’addition présentée par Moscou n’a aucun rapport d’échelle avec les sommes réellement en jeu. En mai 2026, un tribunal russe a condamné Euroclear à verser 250 milliards de dollars. Ce montant dépasse largement les avoirs russes effectivement immobilisés à Bruxelles. Il ne s’agit plus d’une réparation, mais d’un levier.

Le débat que l’Europe repousse depuis quatre ans

Début 2026, l’Ukraine avait consommé l’essentiel des aides mises à sa disposition par l’Union européenne. La Commission européenne a présenté deux options pour financer Kiev sur les deux prochaines années : un nouvel emprunt commun européen, ou un prêt dit de réparation adossé aux avoirs russes immobilisés.

La différence entre les deux est celle qui sépare une dette assumée par les contribuables européens d’une confiscation de fait des réserves d’un État souverain. La Belgique, qui héberge le dépositaire et supporterait le contentieux, freine depuis le début. Les juristes rappellent que l’immunité des avoirs des banques centrales est un principe ancien du droit international, et que le précédent créé vaudrait pour tout le monde, y compris pour les réserves européennes détenues à l’étranger.

En attendant l’arbitrage politique, le système fonctionne à sa manière : l’argent russe est gelé, il produit des intérêts, ces intérêts partent à Kiev, et Moscou attaque le dépositaire devant ses propres tribunaux.


Source : Marianne — marianne.net