Le gouvernement chilien a lancé une vaste campagne de recouvrement visant plus de 550 000 anciens étudiants en défaut de paiement sur leurs prêts universitaires garantis par l’État. Cette décision, portée par le président José Antonio Kast quelques mois après son arrivée au pouvoir, relance un débat vieux de plusieurs décennies sur le financement de l’enseignement supérieur au Chili. Derrière cette offensive budgétaire se cache un héritage politique, économique et social profondément ancré dans l’histoire du pays.
Élu président du Chili en mars 2026 et entré en fonction dans un climat économique marqué par un ralentissement de la croissance et des finances publiques sous tension, José Antonio Kast a rapidement fait de la réduction des dépenses de l’État et du rétablissement de la discipline budgétaire l’une des priorités de son mandat. C’est dans ce contexte que son gouvernement a décidé d’accélérer le recouvrement des dettes étudiantes contractées via le Crédit avec garantie de l’État, plus connu sous son acronyme espagnol CAE.
Le dispositif concerne aujourd’hui plus de 550 000 emprunteurs dont les prêts, après plusieurs défauts de paiement, ont été rachetés par l’État. Au total, près de 700 000 personnes ont accumulé au moins trois mensualités impayées. Selon les autorités chiliennes, la dette globale liée au CAE atteint désormais 4,4 milliards de dollars, soit environ 1,1 % du produit intérieur brut du pays. Un montant qui a été multiplié par huit en seulement sept ans.
Le président José Antonio Kast a justifié cette politique le 15 juin 2026, estimant que les contribuables ne pouvaient continuer à financer les impayés. Selon lui, chaque peso récupéré permettra de renforcer d’autres politiques publiques, notamment l’éducation de la petite enfance, présentée comme une priorité nationale. Le chef de l’État insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de sanctionner les anciens étudiants, mais de rappeler que les engagements financiers doivent être honorés.
Cette politique s’est rapidement traduite par des mesures concrètes. Depuis avril 2026, le Trésor public chilien procède à des saisies bancaires et immobilières contre certains débiteurs. À la mi-juin, 1 535 personnes avaient déjà fait l’objet d’une procédure de saisie, tandis que plus de 32 000 emprunteurs avaient accepté un plan d’échelonnement de leur dette afin d’éviter des poursuites plus lourdes. Les autorités assurent cibler en priorité les personnes disposant des revenus les plus élevés, même si plusieurs témoignages rapportent que des ménages modestes ont également été concernés.
Pour comprendre cette crise, il faut remonter au début des années 2000. Le CAE est instauré en 2005, sous la présidence du contributeur de l’agenda 2030, Ricardo Lagos. Son objectif est alors de faciliter l’accès aux études supérieures grâce à des prêts distribués par les banques, mais garantis par l’État. À cette époque, l’enseignement supérieur chilien repose largement sur un modèle privé hérité des profondes réformes économiques engagées durant la dictature d’Augusto Pinochet entre 1973 et 1990.
Le Chili est souvent présenté comme l’un des laboratoires du libéralisme économique en Amérique latine. Dans le domaine universitaire, cette orientation a conduit à une forte privatisation des établissements et à un financement largement supporté par les familles. Pour des centaines de milliers de jeunes, le recours au CAE est alors devenu la seule possibilité d’accéder à des études supérieures.
Au fil des années, le système a cependant suscité de nombreuses critiques. Les intérêts, l’indexation de la dette sur l’inflation ainsi que les difficultés d’insertion professionnelle de nombreux diplômés ont progressivement alimenté un sentiment d’injustice. Plusieurs emprunteurs ont vu le montant de leur dette augmenter malgré des années de remboursement, renforçant la contestation du dispositif.
Cette colère a largement nourri les grandes mobilisations étudiantes de 2011, qui ont profondément marqué la vie politique chilienne. Parmi leurs principaux dirigeants figurait Gabriel Boric, alors leader étudiant, devenu président de la République entre 2022 et 2026. Durant sa campagne présidentielle, Boric avait promis une réforme complète du financement universitaire ainsi qu’un important effacement des dettes du CAE.
Une partie de ces engagements n’a toutefois jamais abouti. Faute de majorité parlementaire, son gouvernement n’a pas réussi à faire adopter son projet de nouveau système de financement de l’enseignement supérieur. Selon l’ancien président, l’opposition de droite a empêché cette réforme d’aboutir.
Après son départ du pouvoir, Gabriel Boric a vivement critiqué la nouvelle politique de recouvrement engagée par José Antonio Kast. Il dénonce notamment les saisies bancaires opérées contre des emprunteurs qui, selon lui, ont parfois déjà remboursé des sommes supérieures au coût initial de leurs études. L’ancien chef de l’État estime que ces procédures aggravent la situation financière de nombreuses familles de la classe moyenne.
De son côté, le gouvernement de José Antonio Kast considère que les promesses de suppression du CAE formulées durant les années Boric ont contribué à encourager certains emprunteurs à interrompre leurs remboursements, persuadés qu’une annulation générale finirait par être adoptée. Cette lecture est partagée par plusieurs responsables de l’exécutif actuel, même si les économistes soulignent également le rôle joué par le ralentissement économique, un marché du travail moins favorable et un chômage atteignant 9,4 % en 2026.
Le débat dépasse désormais la seule question budgétaire. Pour de nombreux chercheurs et organisations spécialisées dans les politiques sociales, cette crise illustre les limites d’un modèle éducatif où l’accès aux études repose largement sur l’endettement individuel. Plusieurs observateurs rappellent que des générations entières ont été encouragées à contracter des prêts dans l’espoir d’une ascension sociale qui ne s’est pas toujours concrétisée.
Sur le plan judiciaire, plusieurs débiteurs contestent actuellement les procédures de recouvrement. Deux cours d’appel chiliennes ont d’ailleurs estimé, les 11 juin et 8 juillet 2026, que certaines méthodes de saisie utilisées par l’administration fiscale n’étaient pas adaptées à la nature particulière des prêts étudiants garantis par l’État. Ces décisions pourraient ouvrir la voie à de nouveaux recours dans les prochains mois.
Alors que plus de vingt ans se sont écoulés depuis la création du CAE, la question du financement de l’enseignement supérieur demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie politique chilienne. Entre impératif de responsabilité budgétaire, promesses de justice sociale et héritage du modèle économique construit après la dictature, le gouvernement de José Antonio Kast remet au premier plan un dossier qui continue de diviser profondément la société chilienne.
Sources :
Emol : https://www.emol.com/noticias/Nacional/2026/06/09/1202376/boric-cuestiona-embargo-cuentas.html
Emol : https://www.emol.com/noticias/Nacional/2026/06/12/1202557/consenso-tecnico-boric-cae-fes.html